Décryptage - Une œuvre miroir

«Autoportrait» de Nicolas Baier, sur l'esplanade de la Place Ville-Marie
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir «Autoportrait» de Nicolas Baier, sur l'esplanade de la Place Ville-Marie

Décryptage, série en sept temps sur l’art public au Québec, aborde chaque semaine un enjeu propre à cette forme qui connaît un regain d’intérêt à l’heure de l’animation culturelle des villes. Aujourd’hui : la part privée dans l’art public.

Qui aurait cru qu’un banal espace de bureau puisse faire œuvre d’art ? Et du coup, cristalliser un lieu iconique de la modernité ? C’est le pari relevé par l’artiste Nicolas Baier, qui a signé l’Autoportrait de la Place Ville-Marie (PVM), posé en 2012 sur l’esplanade de la grande tour en croix, emblématique de Montréal.
 
Microcosme du monde des affaires, le bureau est ici magnifié par les mille reflets que renvoient, autoportrait oblige, ses objets fétiches (table, chaises, crayon, cafetière, etc.), tous modelés en nickel chromé et rassemblés sous un cube de verre. En retour, les passants et la PVM elle-même peuvent s’y mirer…
 
« C’est une œuvre miroir qui reflète la nature et la personnalité profonde du lieu, explique Marie-Justine Snider, commissaire pour la collection d’art de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) et membre du comité de sélection de l’œuvre. On revisite l’histoire de cet édifice — voire de Montréal — avec cette œuvre. La grande table avec tous ses éléments, du rétroprojecteur au crayon [en passant par les lunettes de l’architecte I.M. Pei] rappelle visuellement le milieu des affaires », notamment celui, francophone, qui était en ébullition dans la métropole à l’époque où a été érigée la tour.
 
La commissaire juge aussi que la pièce souligne l’icône qu’est la PVM pour Montréal tout en marquant, dans le parcours de l’artiste, « une transition [de la photographie] vers la sculpture et l’installation tridimensionnelle ».
 
La main du privé…
 
Les éloges d’experts récoltés par Le Devoir à propos d’Autoportrait convergent tous : il s’agit d’une œuvre majeure de la collection montréalaise d’art public. Pourtant, il ne s’agit pas d’une acquisition publique de la Ville ou de Québec. Elle émane d’une commande privée, lancée à l’occasion du 50e anniversaire de la PVM, par Ivanhoé Cambridge, bras immobilier de la CDPQ et propriétaire de la PVM, en collaboration avec la Banque Royale du Canada.
 
« La collection montréalaise, c’est plusieurs partenaires financiers », rappelle Francyne Lord, directrice du Bureau d’art public. Elle gère le corpus d’œuvres appartenant à la Ville de Montréal, qui compte 311 pièces. Une collection qui prend du coffre quand on intègre celles de la Société de transport de Montréal, des universités, musées, sociétés d’État et collectionneurs privés.
 
« On n’a jamais compté l’ensemble des œuvres de l’île, mais j’avancerais qu’il y en a facilement 1000 », dit Mme Lord. Une nouvelle carte — avec plus de 100 œuvres d’art public à Montréal et 5 circuits-découvertes — distribuée dans le réseau des bibliothèques, dans les musées et à la Vitrine culturelle donne un aperçu de cette collection enrichie.
 
… encadrée par les experts
 
L’implication du privé, « c’est une contribution symbolique extrêmement forte, une façon de montrer qu’on est avant-gardiste, qu’on croit au patrimoine québécois, qu’on s’inscrit dans la société ». Mais l’acquisition des œuvres doit être strictement encadrée par des experts, tempère-t-elle.
 
Toute œuvre offerte par un mécène n’enrichit pas nécessairement le paysage urbain. La polémique autour du don d’André Desjardins à la Régie des installations olympiques l’été dernier en fait foi. Et Montréal, dont le sixième de la collection découle de dons, s’est dotée d’une politique d’acquisition des dons qui risque d’être fort utile avec les nouveaux crédits d’impôt annoncés récemment par Québec pour les nouveaux et grands donateurs…
 
Dans le cas d’Autoportrait, le processus de sélection porte le sceau rigoureux de l’expertise publique, grâce à l’accompagnement de Mme Lord, aussi membre du comité de sélection. Un appel d’artistes a été lancé, deux tours pour élire des finalistes avant de retenir la proposition de Nicolas Baier. Une rigueur qui s’applique au cas par cas dans le règne privé. « [Les propriétaires de la PVM] auraient bien pu faire comme bon leur semblait, souligne M. Baier. Quand tu es propriétaire, tu n’es même pas obligé d’organiser un concours. »
 
L’adhésion du public
 
Le rôle actif du privé a tout de même doté Montréal d’une œuvre qui n’aurait probablement pas vu le jour autrement. « Je ne crois pas que j’aurais pu gagner un concours du 1 % [en vertu de la Politique d’intégration des arts à l’architecture de Québec, qui permet de doter les édifices et sites publics d’œuvres] avec comme proposition l’œuvre de la PVM, confie Nicolas Baier. Et ça n’a aucun lien avec ses qualités esthétiques, formelles ou conceptuelles. C’est surtout que c’est une pièce high maintenance. Il y a tout un système d’aération qu’il faut surveiller, les parois vitrées sont nettoyées deux fois par jour… »
 
Des coûts qui s’ajoutent à celui de la conception et la réalisation de l’œuvre elle-même, estimée à 400 000 $. Pour cela, il faut des ressources extraordinaires comme celles des entreprises ou des mécènes. « Pour avoir des œuvres importantes dans l’espace public, il ne faut pas avoir peur d’investir, parce qu’il y a des impératifs, des défis techniques, corrobore Mme Snider. Prendre ces ressources et les appliquer à l’art contemporain, ça ne peut que faire évoluer tous les corps de métier impliqués dans la réalisation d’une œuvre d’art public » — outre l’artiste, les ingénieurs, les architectes, etc.
 
Pour doter l’arène publique de tels moyens, encore faut-il que l’autre composante publique de l’art public, soit les citoyens qui côtoient et profitent des œuvres, y adhère.
 
Or, certaines franges y semblent encore réfractaires. «Dans un projet de 1%, bien qu’il y a quelques fois des représentants des propriétaires qui comprennent la chance et l’importance de l’existence d’un tel programme, la plupart voient l’intégration d’une œuvre d’art dans leur bâtiment comme un passage obligé, une plaie ou une perte de temps et d’argent.», constate M. Baier.
1 commentaire
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 10 juillet 2013 12 h 44

    Niaiserie

    L'art public est malade. Du moins ce genre d'art. On aura beau panthéoniser, sublimer, ergoter, cette soi-disant sculpture est un navet de premier ordre. Seuls les cols blancs doivent la trouver belle.

    De plus, on en a soupé des chaises-sculptures. On ne les comptent plus à Montréal. Il y a un réel problème d'inspiration chez ces artistes.