Château Ramezay - Briser la routine, un jardin à la fois

L’équipe travaillait aux derniers préparatifs du Jardin M plus tôt cette semaine. L’installation est visible depuis mercredi sur la place De La Dauversière dans le Vieux-Montréal.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir L’équipe travaillait aux derniers préparatifs du Jardin M plus tôt cette semaine. L’installation est visible depuis mercredi sur la place De La Dauversière dans le Vieux-Montréal.

Le Vieux-Port est l’un de ces lieux qui ne s’arrêtent jamais. Été comme hiver, travailleurs et touristes se partagent les pavés de la place Jacques-Cartier où ils transitent par milliers chaque jour. Parfois d’un pas décidé, d’un restaurant de la Commune à l’hôtel de ville, d’autre fois d’un pas de deux entrecoupé de pauses photo. Or, casser le rythme effréné de cette faune urbaine, c’est le défi que s’est lancé l’architecte Pierre Thibault lorsqu’il a accepté de se prêter au jeu pour aménager l’espace libre situé aux abords du Château Ramezay dans le cadre de la cinquième édition de l’événement Métis-sur-Montréal.

Cette collaboration, chapeautée par les Jardins de Métis, a donné naissance aux Jardins M, que l’on peut apercevoir depuis mercredi sur la place De La Dauversière, en retrait de la clameur de l’artère principale du Vieux-Port. L’ensemble imaginé par Pierre Thibault se veut une aire de détente et de contemplation, histoire de briser la routine des passants de la vieille ville. « L’idée est, avant tout, de donner envie aux gens de s’arrêter et de flâner un peu, lance celui qui cumule les collaborations avec les Jardins de Métis. De ponctuer leurs balades urbaines d’éléments inusités et qu’ils prennent le temps de vivre plus lentement. »


Pour y arriver, le concepteur a choisi d’intégrer à chacune de ses structures de bois, qui ne sont pas sans rappeler les toits de la vieille ville, une touche naturelle particulière. Ainsi, l’une d’elles abrite un jardin de senteur, sa voisine est assaillie par les herbes hautes et une autre est transpercée par un arbre.


Manifeste de l’espace public


À mi-chemin entre la ville et la campagne, les Jardins M permettront aux piétons d’oublier un peu les pierres caractéristiques des édifices de la place jusqu’à l’Action de grâce. Ils auront donc la chance de les voir se métamorphoser à mesure que les semaines défileront. Et même si l’installation n’arrive pas complètement à mettre la vie urbaine en sourdine, elle rappelle tout de même aux passants que la nature n’est jamais bien loin. «J’aime concevoir des espaces qui intègrent des éléments de la nature, précise Pierre Thibault en décrivant ses choix floraux. L’idée est de brouiller la frontière entre la nature et l’espace investi par l’homme, que l’un et l’autre ne fassent plus qu’un.»


Car la nature est souvent délaissée au détriment du béton, déplore l’architecte de formation. « Le Québec offre une multitude de possibilités pour intégrer des éléments du paysage aux structures urbaines, principalement dans les aires de détente. Et on le fait déjà beaucoup, chacun pour soi. Les gens installent une terrasse dans leur cour, se font une plate-bande… Pourtant, dès qu’ils arrivent au centre-ville, ces espaces sont pratiquement inexistants. » Un peu à la manière d’un manifeste, les Jardins M ont permis à son équipe de mettre en forme son désir de repenser la ville. « Pour moi, les architectes doivent agir comme des acuponcteurs, explique-t-il. Ils doivent concevoir des lieux et les poser - à la manière de petites aiguilles - pour faire du bien à la ville. »


Ce ne sont d’ailleurs pas les exemples qui manquent à l’étranger. Chaque année, de grandes villes comme Londres et Copenhague mettent en place des installations éphémères qui invitent les passants à s’arrêter. D’autres reconvertissent des structures urbaines désuètes, comme c’est le cas de la High Line new-yorkaise depuis 2009. Cette ancienne voie ferrée, aujourd’hui désaffectée, a été transformée en un parc suspendu. « Ils ont créé un ruban dans la ville, souligne Pierre Thibault avec enthousiasme. On coule du fleuve à la montagne sans être confrontés aux infrastructures. La nature déborde dans la ville. » Il ajoute que ce genre de projet est possible à moindre coût - le budget de sa propre installation ne dépasse pas 20 000 $. « On investit près de 60 milliards chaque année dans nos infrastructures, alors qu’il serait possible de créer plus d’espaces publics avec beaucoup moins ! Ce sont ces lieux qui rendent la vie en ville plus agréable, pourtant on en compte très peu [dans la métropole]. »


Une histoire d’appropriation


Encore faut-il que les gens se les approprient. « Avant l’instauration de cet événement en 2009, la place De La Dauversière était complètement délaissée par les citadins, raconte le directeur et conservateur du Château Ramezay, André Delisle. C’était une sorte de « no man’s land ». » Or, en s’associant aux Jardins de Métis, le pari était, avant tout, de piquer la curiosité des gens et de les inviter à investir la place. « L’objectif est de créer une oeuvre contemporaine et éphémère au coeur de la ville, lance celui qui est à la tête du Château depuis près de 20 ans. Un élément unique, ajouté, qui vient briser la routine visuelle du quartier. » Et pour l’heure, il semble gagnant. À la veille de l’inauguration, alors que l’équipe travaillait aux derniers préparatifs, des passants curieux tâtaient déjà le terrain. Aucun chiffre officiel n’existe, mais on estime qu’ils sont près de trois millions à passer par le Vieux-Port durant la période estivale. « Nous avons conçu les Jardins M comme une invitation, conclut Pierre Thibault. Une invitation qui rappelle Montréal et Métis. Une invitation mobile. » Reste à voir si les gens de la ville y répondront et déborderont à leur tour dans la nature.

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