Paradoxalement pop

Quand ce ne sont pas des couleurs criardes qui nous accueillent, c’est une musique tonitruante qui s’en charge.
Photo: Vincent Toi, PHI Quand ce ne sont pas des couleurs criardes qui nous accueillent, c’est une musique tonitruante qui s’en charge.

Cet été, la DHC, la fondation du Vieux-Montréal vouée à l’art contemporain, vire au pop. À la culture populaire. Photoshop, jeux vidéo, airs rock, Hollywood, YouTube sont à la base des oeuvres exposées dans les deux bâtiments de la rue Saint-Jean. L’exposition Cory Arcangel - Power Points se découvre dans une ambiance festive et bon enfant. Quand ce ne sont pas des couleurs criardes qui nous accueillent, c’est une musique tonitruante qui s’en charge.

Superficielle, la pratique de Cory Arcangel, artiste mi-trentenaire de Brooklyn ? Elle colle à ce point à la surface des choses, en particulier à des écrans - d’ordinateur, de consoles de jeu, de cinéma, d’appareils portatifs -, qu’il est tentant de la réduire à des solutions faciles. Les photographies (couleur), les vidéos (sonores) et les installations (interactives ou cinétiques) séduisent et amusent, il est vrai.


Il n’y a pas que les apparences, heureusement. Critique d’une époque où l’on consomme la culture comme un produit d’épicerie, Cory Arcangel fait dans le détournement de sens. Ses oeuvres sont des ready-made médiatiques, parfois complexes. Manipulateur inventif, l’artiste trafique de l’intérieur les produits du marché informatique. Il est de ceux qui participent au retour de la fabrication « maison ». Le savoir-faire est très actuel, tout comme le cynisme au sujet du progrès technologique.


La vidéo Super Mario Clouds consiste en une cartouche piratée du célèbre jeu, duquel Arcangel n’a gardé que le ciel qui servait de toile de fond. Le répétitif mouvement des nuages révèle que quelque chose ne tourne pas rond. D’une simplicité redoutable, présentée comme un élément ornemental, Super Mario Clouds avait été vue à Montréal en 2005, lors de l’expo Le système des allusions au centre Vox.


Systèmes et allusions sont un peu, si on veut le résumer en deux mots, la matière et la manière Arcangel. Avec 25 oeuvres - plus si on inclut des interventions textuelles, notamment dans un communiqué de presse virtuel -, l’expo Power Points rassemble une multitude d’astuces créées depuis 2002. Trop, parfois : dans une salle de l’espace satellite, Super Mario Clouds cohabite avec une danse de « présentoirs électriques » - l’installation Research in Motion - et avec du Paganini interprété à la guitare électrique, collage d’extraits YouTube à découvrir en DVD. Difficile, ici, de franchir la surface des choses.


Cory Arcangel mélange genres et époques, art de pointe et culture de loisir. L’utilisation qu’il fait de Photoshop pour créer des images grand format aux couleurs bonbon ressuscite une peinture formaliste, dans leurs pires atours. Cette série d’oeuvres, hyperléchées, presque mécaniques, est de la poudre aux yeux, d’autant plus dans cette salle où même le tapis, mauve, est d’un kitsch excessif. Ce discours du vide, comme celui des deux ordinateurs qui se répondent à coups de courriels « out of office » - l’oeuvre Permanent Vacation -, goûte le fast-food.


Le meilleur chez Arcangel, qui a une formation en guitare classique, prend forme lorsqu’il s’imbibe de références musicales. Ça donne des résultats intéressants, proches de la composition. La projection vidéo sur deux écrans Sweet 16 repique à Guns N’Roses un de ses célèbres tubes. La seule intro de Sweet Child O’Mine, répétée ad nauseam, devient une pièce merveilleusement étourdissante, basée sur le principe du déphasage cher à Steve Reich et aux minimalistes. Les deux vidéoclips projetés en simultané s’imbriquent pour mieux exploiter la rupture - ou la frustration de ceux qui chantonneraient la mélodie des Guns. L’impression de tourner en rond mène, cette fois, à une oeuvre créative et critique.


La citation et le recyclage des images et des sons, propres à la culture libre, parsèment l’ensemble des salles. Cory Arcangel en tire un savant usage à travers l’esthétique du collage. La vidéo Paganini Caprice No. 5, par exemple. Ou Drei Klavierstücke, Op. 11, qui reprend une pièce atonale de Schoenberg et met en scène des chats sur des claviers, tel que filmés par leurs propriétaires. La cohérence sonore découle d’un montage digne des meilleures chirurgies. Or on ne peut éviter de penser à Christian Marclay, un autre musicien visuel honoré par la DHC en 2008 qui, lui, s’abreuve de cinéma professionnel.


Comme le cinéma et la musique forment l’épine dorsale de Power Point, les visiteurs ont le loisir de s’y éterniser. Une installation composée d’un tourne-disque et d’une discothèque de 800 vinyles invite à jouer au DJ, alors que deux films, dont le son ou l’image a été altéré, sont projetés in extenso.


C’est pourtant une autre oeuvre, Self Playing Nintendo 64…, banale en apparence, qui fait sensation. On y voit une étoile du basket échouer au lancer. Le martèlement audio, l’image grandeur nature et le dispositif « ras le sol », qui fait surgir la silhouette du spectateur passé devant, magnifient autant le droit à l’échec que la superficialité de la société du spectacle. C’est lorsqu’Arcangel tombe dans ces paradoxes qu’il mérite toute notre attention.


Power Point s’avère être la dernière exposition à la DHC signée John Zeppetelli. Le nouveau directeur du Musée d’art contemporain de Montréal, nommé au lendemain du vernissage à la DHC, aura contribué à la renommée de la fondation privée. Il aura été l’auteur autant de très bons coups (l’expo Chroniques d’une disparition, en 2012) que de choix douteux (John Currin, 2011).


 

Collaborateur