Faire chambre noire à part

Mark Osterman et France Scully Osterman, photographes classiques
Photo: François Pesant - Le Devoir Mark Osterman et France Scully Osterman, photographes classiques

Les ateliers et conférences de France Scully Osterman et Mark Osterman ont contribué à la renaissance des techniques de la photographie classique. Entretien avec un couple qui fait chambre noire à part.


Elle enseigne les leçons privées dans leur studio à lucarne de Rochester, il prodigue ses cours comme historien au George Eastman House International Museum of Photography and Film. S’ils pratiquent leur art chacun de leur côté, France Scully Osterman et Mark Osterman partagent une passion pour les mêmes procédés photographiques anciens, de la camera obscura au daguerréotype et autres clichés réalisés sur plaques de verre ou de métal.


« Le secret de notre mariage, c’est notre promesse de ne jamais se photographier l’un l’autre », lance l’historien, car ces approches historiques non conventionnelles de la photo rehaussent les textures, incluant les rides !


Ensemble, ils ont fondé en 1991 le Scully Osterman Studio, où ils ont formé tous les grands photographes classiques, dont la plus notable, Sally Mann. Mais dès 1985, ils enseignaient leur technique de prédilection - le collodion, solution chimique très sensible à la lumière, qui a permis de raccourcir la durée d’exposition - à la George Eastman House, le plus vieux musée de la photo, établi avec le riche héritage de la Eastman Kodak Company.


« C’étaient les premiers cours ouverts au public. Avant, une poignée de gens en faisait, c’était surtout utilisé pour les reconstitutions de guerre », explique presque du même souffle le couple Osterman, que Le Devoir a rencontré à Montréal, où il célébrait son 20e anniversaire de mariage. Fasciné par la technologie et la chimie derrière ces techniques, Mark Osterman se promène toujours avec un vieux bouquin du XIXe siècle à la main, en quête de nouveaux détails sur l’émergence et l’évolution de la photographie. France Scully Osterman est celle des deux qui a commencé à utiliser ces approches comme procédé artistique.


« On voulait savoir comment ça fonctionnait, raconte l’historien. Mais on s’est vite rendu compte qu’on ne voulait pas en faire des images historiques, copier ce qui se faisait avant. On voulait atteindre le niveau d’accomplissement technique de l’époque, mais en faire autre chose que des sujets d’antan, et c’est ce qui nous distinguait. »


Aujourd’hui, cet engouement, porté par le mouvement plus global de retour au « fait main » et à la matérialité des pratiques, a gagné des milliers de praticiens, amateurs comme professionnels, dont le couple américain pourrait presque faire le pedigree, ayant sûrement formé leurs professeurs. « Toutes les étapes des procédés anciens sont très matérielles et visuelles, et produisent un objet unique, ce qui est fascinant pour un artiste visuel, explique France Scully Osterman. C’est un peu comme faire de la peinture… avec la lumière. »


« Le problème, c’est que les gens pensent que la technique elle-même fait l’art », déplore Mark Osterman. « Plusieurs adorent l’incertitude du procédé, les marques, rayures ou points qui vont parfois apparaître au hasard du processus », poursuit France Scully Osterman. « Mais cette incertitude est surtout le résultat d’une méconnaissance de la technique, enchaîne son conjoint, qui sans se faire l’apôtre de la photo parfaite, plaide pour un approfondissement de la technique qui doit porter une vision artistique. Nous savons comment rendre une photo patinée ou parfaite, nous pouvons choisir. »


Scully Osterman, artistes


Dans leur studio à lucarne, éclairé à la lumière naturelle et muni d’une caméra antique qui évoque l’époque de Daguerre, France Scully Osterman a notamment réalisé une série intitulée Sleep, exposée en 2002 à New York. Conviant ses proches à s’assoupir sur le divan du studio, elle captait leur portrait endormi sur ambrotypes [tirages au collodion sur plaques de verre], puis les imprimait sur papier salé. « Pour moi, cette vulnérabilité et cette innocence, c’est le véritable portrait, sans faux-semblant, sans anticipation du cliché », explique-t-elle.


Mark Osterman a pour sa part documenté sa vie passée de musicien-performeur ambulant (sous l’appellation Dr Bumstead) dans la série Confidence. « Ce personnage incarnait mon immortalité, alors il y a beaucoup de fantômes dans mes photos, je ne suis jamais au foyer, alors les accessoires antiques le sont. Je suis mortel, mais ces objets vont me survivre. »


La semaine dernière encore, Mark Osterman enseignait le daguerréotype à des conservateurs du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. L’an prochain, le couple enseignera entre autres choses la fabrication de films noir et blanc, qu’il considère désormais comme un procédé « historique », car condamné à disparaître.


Ce sera le dernier jalon de l’histoire ancienne de la photographie qu’ils pourront transmettre, puisque le film couleur est impossible à fabriquer pour un individu, selon eux. « Les gens ne réalisent pas que dès que les grandes compagnies (Fuji, Kodak, etc.) arrêteront de faire du film couleur, ce sera fini. C’est de la technologie de pointe. »


Loin d’eux l’idée de rejeter la technologie numérique, qu’ils utilisent aussi, notamment pour l’impression et l’agrandissement. « Tout cela reste de la magie, c’est seulement une magie différente », concluent les deux alchimistes de l’image.

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