La nation dans le prisme de l’art

Pavillon des États-Unis. Sarah Sze, Triple Point (Gleaner), 2013, détail de l’installation. © Sarah Sze, avec la permission de l’artiste, de la Tanya Bonakdar Gallery New York et de la Victoria Miro Gallery, Londres.
Photo: Tom Powel Imaging Pavillon des États-Unis. Sarah Sze, Triple Point (Gleaner), 2013, détail de l’installation. © Sarah Sze, avec la permission de l’artiste, de la Tanya Bonakdar Gallery New York et de la Victoria Miro Gallery, Londres.

Depuis la fin des années 1990, presque toutes les éditions de la Biennale de Venise sont l’occasion de remettre en question l’approche nationale qui fait sa particularité. La plus ancienne biennale internationale d’art, calquée sur le modèle des expositions universelles, présente, en plus de la grande exposition thématique, des pavillons nationaux où chaque pays envoie ses plus dignes représentants.


Alors que certains spécialistes ont plaidé en faveur de l’abolition de ces pavillons, vestiges, croient-ils, de l’eurocentrisme qui a vu naître l’événement, leur multiplication a plutôt été la tendance nette observée ces dernières années. Appelé, comme ses prédécesseurs, à se prononcer sur la question, le commissaire de l’exposition internationale de cette 55e édition, Massimiliano Gioni, disait dans une entrevue accordée à la revue Artforum que la présence des 88 pavillons nationaux - à peine un de moins que le record de 2011 - prouvait au contraire toute la pertinence de ce modèle, ouvert à une diversité de représentation. Si même le Vatican a le sien cette année, c’est l’Angola, aussi à sa première participation, qui a remporté le prix du Lion d’or pour le meilleur pavillon. Il faut peut-être voir dans cette nomination un geste symbolique qui atteste de la nouvelle donne.


La multiplication des pavillons s’est d’abord traduite par un élargissement de la géographie de la Biennale. Jadis concentrés uniquement dans les Giardini, où se trouvent les 28 premiers pavillons permanents, reflet d’une géopolitique de l’après-Seconde-Guerre-mondiale, ils se répartissent maintenant dans tout Venise. En plus de cette représentativité élargie, et décentrée, certains pays décident d’aborder plus ou moins de front les questions de nationalité, registre dans lequel cette édition donne particulièrement, faisant d’elle un cru à forte teneur politique, ce qui a tout pour plaire aux habitués, visiteurs cosmopolites friands d’art critique.


Revoir les nations


Dans cette perspective, le pavillon du Canada passe relativement inaperçu avec le travail de l’artiste torontoise Shary Boyle, qui a opté pour un univers intime aux résonances psychiques. Malgré la finesse de l’exécution, des porcelaines et de l’installation avec projections, l’insertion dans le pavillon tourne court, le mystère annoncé n’opérant pas. Des expositions antérieures de l’artiste (Galerie de l’UQAM, AGO) laissaient espérer davantage.


La participation de la France n’a pas non plus d’enjeu politique dans sa mire, mais elle se révèle d’une perfection aboutie et d’un pur ravissement. Autour du Concerto en ré pour main gauche (1930) de Ravel, interprété dans un des films par le pianiste québécois Louis Lortie, Anri Sala a créé une oeuvre qui spatialise la musique et en fragmente l’expérience. Pour déployer son installation, l’artiste albanais a exploité la configuration élevée du pavillon allemand, profitant d’un échange exceptionnel de bâtiments entre les deux pays. Dans celui de la France, l’Allemagne a présenté une sélection de quatre artistes internationaux de provenance diverses, dont le Chinois Ai WeiWei, à l’image d’une fluidité des identités nationales stimulées par la mondialisation.


Pour l’Angleterre, Jeremy Deller a tissé dans une installation un réseau complexe de références composant des microrécits fictifs, mais bien ancrés dans le réel, reliant entre autres le prince Harry, des silex du Néolithique trouvés le long de la Tamise, les émeutes de 1972 à Belfast et le portrait de Tony Blair dessiné par un prisonnier, ex-soldat ayant servi en Irak. Le film English Magic, avec la chanson The Man Who Sold the World de David Bowie jouée par un groupe de Melodian Steels, fait la synthèse envoûtante de cette installation, qui comporte aussi un véritable salon de thé, autre allusion critique à la culture britannique.


C’est au moyen également de la fiction que Stefanos Tsivopoulos, dans le pavillon de la Grèce, a traité d’économie, ramenant à la surface la situation précaire qui frappe son pays. Trois films présentent respectivement autant de personnages, un immigrant itinérant, un artiste cosmopolite et une collectionneuse d’art, aux destins croisés révélant une singulière circulation des biens et de l’argent. C’est par accumulation extrême, mais avec des objets modestes glanés à Venise, que Sarah Sze a assemblé dans le pavillon des États-Unis une oeuvre in situ évoquant la fragilité de notre monde, un univers de calculs et de mesure dont la compulsion laborieuse côtoie un équilibre incertain, annonciateur d’une chute.


L’artiste a décidé de bouder l’entrée centrale, triomphante, et a préféré pratiquer la circulation par les entrées latérales, encourageant ainsi un parcours progressif dans l’espace, aspect que développe autrement, et avec brio, Gilad Ratman dans le pavillon d’Israël, pourtant difficile à habiter. Ce dernier fait expérimenter une oeuvre déambulatoire racontant l’étrange récit d’un groupe de personnes en exode, quittant Israël par un tunnel qui aboutit dans le pavillon en question. Exilée, la petite communauté se construit autour d’un atelier de sculpture et aux sons d’un DJ.


Tout comme Ratman, qui a réalisé un trou réel dans le pavillon pour évoquer l’entrée du tunnel, Jesper Just a altéré l’intégrité physique de son pavillon, le Danemark, manière symbolique d’ébranler l’autorité nationale. Entrée centrale masquée et débris composent le contexte glauque où sont projetés cinq films, montrant deux âmes esseulées, des immigrants africains, évoluant dans une réplique de Paris, en banlieue de Hangzhou, en Chine, exemple appuyé d’un nomadisme mélancolique.

 

Les jardins


S’imposent également dans cette édition les projets ayant la Biennale pour sujet. Le pavillon de la Roumanie en fait partie et compte parmi les plus belles découvertes. Le duo Alexandra Pirici et Manuel Pelmuş propose, dans un bâtiment complètement nu, une rétrospective immatérielle de la Biennale de Venise avec le concours de performeurs excellents, mimant tour à tour des oeuvres marquantes des éditions antérieures, d’artistes tels Tino Seghal, Santiago Sierra et Olafur Eliasson. La formule fait mouche, prenant au jeu les initiés possédant les références de ces « canons » livrés sans la monumentalité que l’histoire leur a donnée. À l’extérieur des Giardini, dans un pavillon temporaire, la Slovénie surprend également avec l’artiste Jasmina Cibic qui, dans une installation vidéo immersive, interroge la représentation nationale à travers l’architecture.


Avec son habituelle acuité, Alfredo Jaar, pour le Chili, a imaginé un futur pour le site des Giardini, en lui-même une projection utopique du concert des nations. Une maquette du site avec ses pavillons émerge, que pour un laps de temps, d’un vaste bassin à l’eau verdâtre similaire à celle des canaux, offrant ainsi une vision lucide d’une mondialisation plus juste qui a échoué, et du sort probable de Venise, qui s’enfonce dans les eaux.


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Jardin occupé

Au jardin englouti du pavillon chilien répond d’une certaine façon un autre jardin, en marge des sites principaux, « occupé » par la Palestine qui, faute d’être reconnue en tant qu’État, n’a pas droit à son pavillon, mais est néanmoins présente dans l’événement collatéral Otherwise Occupied. Dans une cour intérieure, l’artiste Bashir Makhoul a façonné une ville de boîtes de carton à laquelle quiconque peut ajouter la sienne, manière d’imaginer une communauté. Simple, l’œuvre remet intelligemment en perspective ce qui fonde la Biennale, ses pavillons nationaux.

 

Collaboratrice