Pellan, la soif de créer

Nature morte, autoportrait humoristique d’Alfred Pellan, est une mise en scène montrant l’artiste, la tête déposée dans une assiette, immortalisé à l’aide d’un Polaroïd par sa femme Madeleine.
Photo: MNBAQ Nature morte, autoportrait humoristique d’Alfred Pellan, est une mise en scène montrant l’artiste, la tête déposée dans une assiette, immortalisé à l’aide d’un Polaroïd par sa femme Madeleine.

« Il plongeait dans la peinture comme dans une piscine », disait de lui son ami le poète Alain Grandbois. Chez Pellan, la création ne fut en effet jamais l’affaire d’une excursion ou d’une saucette, mais une immersion totale, sans compromis, vécue du soir au matin. Un élan, une passion, une soif insatiable.

C’est une porte ouverte sur cet univers foisonnant et le feu créateur qui habita Alfred Pellan qu’entrebâille le Musée national des beaux-arts de Québec (MNBAQ) dans Le grand atelier. Plus qu’une exposition, la présentation est une formidable incursion dans les méandres intimes de sa création et de sa vie, rendue possible par le legs de plus de 1157 oeuvres et pièces d’archives consentis en 2010 par son épouse, feu Madeleine Poliseno.


Ce don incroyable lève le voile sur l’autre visage de Pellan, celui laissé dans l’ombre par sa production picturale officielle, exposant au grand jour le caractère débridé, prolifique et humoristique de ce grand artiste inclassable, resté en marge des grands mouvements d’art de son temps. Un artiste compulsif qui conservait objets, photos, archives et recensait avec minutie la moindre de ses explorations créatrices, laissant derrière lui un immense coffre aux trésors à défricher.


«Cette exposition nous permet d’entrer dans l’atelier mental de Pellan, d’avoir accès à son processus créatif et à la dimension quotidienne que prenait l’art dans sa vie. On a voulu partager ce grand legs avec le public et exposer l’extrême polyvalence de l’artiste», soutient Éve-Lyne Beaudry, commissaire de ce grand rendez-vous avec la manière Pellan.


Pellan, homme-orchestre


Ce tête à tête avec Pellan, qui rassemble plus que des oeuvres maîtresses de l’artiste, mais aussi photos truquées, correspondances, objets trafiqués et explorations créatives, donne l’idée du zoo intérieur qui nourrissait sa production artistique et aspirait, à tout moment, à gambader en toute liberté.


Ici, un soulier bidouillé pour marcher au plafond ; là-bas, un dessin de la tour Eiffel mutée en « Tour de France » : sa main polissonne faisait feu de tout bois, transformant des cartes du rocher Percé en transatlantique, des allumettes en bestioles imaginaires et les objets recyclés en satellites bizarroïdes. Tout y passe, y compris les pierres des murs de sa maison ancestrale de Sainte-Rose, que Pellan s’amusait à métamorphoser en mille et une bêtes, habitant son antre créatif.


À travers ce cabinet de curiosités, la manière pelanesque se dévoile au visiteur, invité à mettre la main à la pâte par moments, à truquer lui aussi photos, murs de pierre et nature morte à la façon d’Alfred. Tout un univers d’essais picturaux, d’écriture automatique et d’expérimentation de la matière (Pellan était un bidouilleur hors pair) témoigne du travail de recherche et de gestation qui, sans cesse, précédait la naissance des oeuvres d’Alfred Pellan.


« Pellan a toujours soutenu que le dessin était à la base de son art. Ce legs comporte des tonnes d’explorations picturales abstraites et inédites. Cela étonne compte tenu de la réticence qu’il avait face à l’automatisme. Cela faisait partie de son processus créatif », soutient la commissaire du Grand atelier.


Plongé dans le Paris des années 20, aux premières loges de la peinture d’avant-garde portée alors par ses collègues Picasso, Ernst, Kandinsky et consorts, Pellan, de retour au Québec en 1940, est resté en marge des mouvements lancés par les Paul-Émile Borduas et autres comparses de Refus global. Bien que marqué par le surréalisme de son ami André Breton, il revendiquait un art « libre » de toute doctrine. 


La bête et la femme


En plus de ses bestiaires fantasques, présents surtout après 1970, l’oeuvre de Pellan, un homme profondément amoureux d’un naturel grivois, exsude une dimension sexuelle et érotique, incarnée par les multiples représentations de femmes charnues, libres, lascives, qui parsèment sa production artistique.


Mise sur un piédestal, la femme, et plus encore sa femme Madeleine - muse ultime dont il avait fait la déesse de son quotidien -, traverse son art tout entier, comme en témoignent les multiples clins d’oeil faits à son amoureuse tout au long de cette exposition. La mise en scène quotidienne de leur vie de couple, dont atteste une série de polaroïds comiques, fait d’ailleurs référence à cet univers ludique tapissé d’humour sans prétention, que Pellan et se femme entretenaient.


Sacré enfant prodige à 17 ans, Pellan restera en fait enfant toute sa vie, insufflant à sa production échevelée et à sa vie d’artiste ce sens du jeu hors du commun. Dans leur repaire de Sainte-Rose, la vie avec Madeleine prenait l’allure d’une fête. Une fête que ce Grand atelier nous invite à poursuivre.

 

Pellan en six temps


Prodige

Né en 1906 dans le quartier Saint-Roch, le jeune Alfred, marqué par la perte précoce de sa mère et une scolarité chaotique, se fascine pour le dessin. À 12 ans, il produit son premier tableau, Les fraises. Élève méritant de l’École des beaux-arts, il est sacré enfant prodige quand, à 17 ans, la Galerie nationale d’Ottawa expose et intègre un de ses tableaux à sa collection.

 

Paris, folie

En 1926, Pellan s’installe à Paris, au cœur de l’avant-garde créatrice. Subjugué par Van Gogh, Klee, Miró, il visite l’atelier de Picasso en 1937. Son travail, présenté à Washington en 1939 avec celui de Picasso, de Dalí, de Derain et de Matisse, gagne en notoriété. Mais la guerre l’oblige à revenir au Québec, où le Musée de la province (aujourd’hui MNBAQ) lui consacre une première exposition solo.

 

Liberté

Professeur à l’École des beaux-arts en 1943, le fougueux Pellan et ses œuvres indisposent. Il force la démission du directeur Charles Maillard et publie Prisme d’yeux, une charge contre l’académisme. Six mois avant le manifeste Refus global…

 

Paris bis

En 1955, le Musée d’art moderne de Paris lui dédie une exposition qui attire l’attention du surréaliste André Breton et des éloges.

 

Sainte-Rose, P.Q.

De retour au Québec, Pellan se retire, avec Madeleine, dans la maison de Sainte-Rose, qui deviendra son antre créatif. Transformé en atelier, l’endroit porte les traces de l’artiste, qui dessine sur les murs les formes issues de son bestiaire imaginaire. La maison appartient aujourd’hui au MNBAQ.

 

Consécration québécoise

Dix-sept ans après Paris, Pellan obtient en 1972 une première grande rétrospective en sol canadien. En 1988, le Musée d’art contemporain et le Musée du Québec s’associent pour présenter l’œuvre de Pellan, un projet qui n’aboutira qu’en 1993. Alfred Pellan s’éteindra avant, en octobre 1988, à l’âge de 82 ans.