Chihuly, magicien du verre soufflé

Dale Chihuly, Mille Fiori, 2008.
Photo: David Emery Dale Chihuly, Mille Fiori, 2008.

Pénétrer l’oeuvre de Dale Chihuly, c’est un peu comme plonger en apnée dans des univers foisonnants, surréels. Des mondes luxuriants où formes et couleurs en délire éclaboussent la rétine, dans une orgie chromatique. Magicien du verre soufflé, ce Tiffany méconnu des temps modernes déballe ses opulentes créations au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) l’espace de plusieurs mois. Immersion assurée dans une forêt de cristal.


Couleurs, couleurs, couleurs. La palette de l’artiste Dale Chihuly en contient des milliers et plus encore, inspirées par le mille fiori, technique ancienne de fabrication de la mosaïque de verre, acquise lors de son séjour sur l’île de Murano, au nord de Venise, en 1968. « Je suis obsédé par la couleur, je n’en ai jamais vu une seule que je n’aimais pas », confie-t-il dans le catalogue que publiera le MBAM à l’occasion de la première exposition d’envergure consacrée à l’artiste au Canada.


Peu connu ici, Chihuly est un phénomène en soi. Artiste multimillionnaire aux commandes d’une machine toute dévouée à son imagination débordante, le personnage à la tête de corsaire a survécu à une collision frontale qui lui a coûté un oeil, en 1976, et à un accident de surf qui l’oblige depuis 30 ans à s’entourer d’assistants pour mener à bien ses projets grandioses. C’est accompagné de sa petite armée que ce pionnier du mouvement Studio Glass a mis le pied à Montréal à l’automne 2012, à l’invitation de Nathalie Bondil, pour préparer plusieurs installations monumentales taillées sur mesure pour les salles du pavillon Renata et Michal Hornstein.


Le résultat est étonnant. Avant même de fouler la porte du pavillon, Soleil, astre de verre aux rayons en forme de lianes débridées, embrase l’entrée avant l’immersion en bonne et due forme dans la palette saturée de Chihuly. Au haut de l’escalier central, s’élèvent les lances de verre de Roseaux turquoise, plantées telles des tiges d’azur dans d’immenses troncs de thuyas. Le péristyle du balcon accueille la faune étrange de la Colonnade persane, où les rondelles de verre rouge et orangé flottent dans l’espace comme d’étranges organismes unicellulaires. Appelées « persiennes », ces rondelles de verre font partie du vocabulaire choyé par l’artiste qui les intègre, tout comme les tiges, les vrilles et les ballons, à la plupart de ses installations.


On peut les voir aussi en passant sous Plafond persan, où le cumul de formes organiques déposées sur un plafond de verre donne l’impression au visiteur de traverser un banc de méduses polychromes échouées au hasard des courants. Puis, suit la salle des « tours » et des « lustres », totems de verre luxuriants érigés ou suspendus qui transforment l’endroit en palais vénitien. Mille fiori, créé pour l’exposition montréalaise, déploie une jungle étrange et opulente, formée de lances, de bulles et de tours, alors que la salle des « barques », réunit deux chaloupes voguant sur une mare d’huile parsemée de flotteurs géants. Comme un jeu de billes grand format, ces sphères tachetées évoquent les bouées qui ont marqué l’enfance de Chihuly, passée sur les bords du Puget Sound dans l’État de Washington. Après une incursion entre verre et néon, le parcours se termine sur une forêt de « Macchia », immenses corolles béantes où le jeu des superpositions de couleurs et de la transparence atteint son summum.


Les créations de Chihuly sont porteuses d’un étrange paradoxe, à la fois empreintes d’une très grande puissance et d’une extrême fragilité. « Je pousse le matériau à son extrême limite, jusqu’au point où il pourrait casser. Cela crée une tension intéressante », expliquait Chihuly dans le cadre d’une récente exposition présentée en Virginie. Cette tension entre force et vulnérabilité est palpable tout du long et la conscience que ces palais de cristal pourraient se fracasser en mille miettes ajoute à leur force évocatrice.


« L’oeuvre de Chihuly a été marquée par sa très grande connaissance des arts décoratifs, mais elle s’en est affranchie complètement et est devenue un art contemporain à part entière », soutient Diane Charbonneau, conservatrice pour les arts décoratifs et du design au MBAM.


Comme un vêtement haute couture, chacune des pièces créées pour les salles du musée a été ajustée sur mesure par l’équipe de Chihuly, qui, guidée par son chef d’orchestre, se charge de disposer chaque élément et de doser l’éclairage pour donner à ces créatures de verre leur pleine respiration.


« Son travail transpire la joie de vivre. Tout le monde est séduit par cette extravagance des formes, et par l’aspect ludique et festif de sa création », ajoute Mme Charbonneau.

 

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La machine Chihuly

Transporter des palais de verre n’est pas une sinécure, surtout quand il s’agit de faire parcourir à des pièces extrêmement fragiles des milliers de kilomètres. Pour mettre au monde ses créations magistrales, Chihuly dispose de deux studios, l’un à Seattle, l’autre à Tacoma, où sont créés les milliers d’éléments de verres soufflés par toute une équipe de souffleurs et de techniciens.

La création d’une seule composante peut mettre à contribution 5 à 6 techniciens. Celle des larges Macchia, ou flotteurs géants formés de plusieurs couches et d’éclats de verre apposés sur le verre en fusion requiert, le concours d’une quinzaine à la fois. « Pendant certaines productions importantes, notre studio a employé jusqu’à 150 personnes, mais 60 artistes, souffleurs et techniciens travaillent avec nous en permanence », explique Tom Lind, chargé de projet pour le Studio Chihuly.

Résultat d’une logistique complexe, les créations débridées de Chihuly ont requis l’expertise d’ingénieurs pour valider la solidité des structures accueillant ces compositions pesant plusieurs tonnes. La science a aussi été mise à profit pour concevoir les caissons de transport qui permettent aux protégés de Chihuly d’arriver à bon port sans dégât. Les pièces présentées à Montréal ont été transportées dans un convoi de six camions spécialement conçus pour amortir les chocs. « Les bris sont très rares, je dirais pas plus de 0,01 % », insiste Tom Lind.