Fukushima, cataclysme pictural

Au sol repose l’élément le plus imposant de Ce qu’il reste du monde : un bassin d’eau de format carré qui s’apparente, si on le mettait à la verticale, à une précédente peinture de l’artiste.
Photo: Guy L’Heureux Au sol repose l’élément le plus imposant de Ce qu’il reste du monde : un bassin d’eau de format carré qui s’apparente, si on le mettait à la verticale, à une précédente peinture de l’artiste.

La fin du monde et les mises en scène apocalyptiques, qui incluent à l’occasion la destruction de ses propres oeuvres, Simon Bilodeau en a fait sa signature. Son projet le plus récent, issu de l’obtention de la bourse Plein sud 2012, ne fait pas exception. Composée de peintures, d’une vidéo et du désormais inévitable amas de débris, l’installation Ce qu’il reste du monde lui a été inspirée par la catastrophe nucléaire de Fukushima. Il suit La fin de la fin, son solo de l’automne à la galerie Art Mûr, déjà marqué, en partie, par le drame japonais.


Présenté à Plein sud, le centre d’exposition situé au cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil, Ce qu’il reste du monde se décline en plusieurs parties. Un grand tableau horizontal, du genre tableau noir, affiche, sur sa surface abîmée, des taches, des tracés géométriques, quelques grilles. Sur un autre mur, ce sont six tableautins, des carrés noirs, disons, qui portent des traces similaires, nées du travail de superposition, d’effacement et de grattage propres à Bilodeau.


C’est cependant au sol que repose l’élément le plus imposant de cette nouvelle expo-installation. Il s’agit d’un bassin d’eau de format carré qui s’apparente, si on le mettait à la verticale, à une précédente peinture de l’artiste. Le dégradé progressif blanc-gris-noir du contour vers le centre se termine cette fois par une sorte de magma où eau et restes calcinés se confondent. Simon Bilodeau avait déjà évoqué la possibilité de brûler ses tableaux. Il semble être passé aux actes.


Plus narrative, la vidéo incrustée dans un espace clos explicite la référence à Fukushima. On y voit, dans un lent mouvement des images, un bâtiment de l’intérieur tel que l’auraient filmé des drones munis de caméras. Des débris de toutes sortes reposent au sol, dans l’espace où se trouve aussi l’écran.


Simon Bilodeau porte un constat sombre sur notre époque. Parfois avec humour et dérision, comme lorsqu’il adresse sa critique au réseau de l’art. Tel était le dessein de son faux conteneur industriel, rempli d’une montagne de miroirs éclatants, mais en miettes, au coeur de Le monde est un zombie, son projet le plus accompli, présenté jusque dans une foire de Miami, à la fin 2012.


Axée sur la destruction et la reconstruction - le conteneur, en bois, a été remonté à chacune de ses présentations -, sur un univers en noir et blanc et sur la perte d’illusions, la manière Bilodeau pourrait sombrer dans la répétition et le cataclysme facile. Or, il a toujours fait preuve de créativité. Il relie avec succès ses thèmes et sa pratique picturale tordue, « cette façon singulière d’être constamment inquiété par de multiples trajectoires obliques pour la peinture », écrit son ancien prof Thomas Corriveau, dans l’opuscule à paraître chez Plein sud.


En tant que modèle d’un progrès qui se tire dans les pieds, Fukushima a donné l’occasion à l’artiste de poursuivre sa réflexion sur son propre travail. Celui-ci est de plus en plus noirci, il est tombé du mur et se présente en cendres. La peinture ne se meurt pourtant pas, pas encore. Cependant, l’attention qu’elle exige pour être appréciée n’est pas si différente de celle dont a besoin la planète.



Collaborateur

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Lumière sur les pratiques émergentes

Attribuée pour la première fois en 1995, la bourse Plein sud, jadis nommée Duchamp-Villon, a mis en lumière son lot de pratiques émergentes. Destinée à encourager l’innovation chez les artistes de la relève, elle compte parmi ses premiers lauréats Stéphane La Rue et le trio BGL. Le récipiendaire 2012, Simon Bilodeau, se distingue peut-être du groupe du fait que sa carrière est déjà bien lancée, soutenue par de nombreux solos et par une galerie privée, Art Mûr. L’installation, mode d’expression de Bilodeau, semble cependant être majoritaire dans le palmarès des dernières années, notamment par la présence de Véronique La Perrière, primée en 2009, et de Cynthia Dinan-Mitchell, en 2011. La bourse Plein sud consiste en un montant de 3000 dollars et une invitation à clore la programmation du centre d’exposition. Le lauréat 2013 sera dévoilé le 13 juin.