La compacité du vide

Deux installations spectaculaires forment le cœur de l’exposition : l’une avec des lampes, Panoptic Illumination, l’autre avec des trépieds, Subject to Scrutiny.
Photo: Denis Farley Deux installations spectaculaires forment le cœur de l’exposition : l’une avec des lampes, Panoptic Illumination, l’autre avec des trépieds, Subject to Scrutiny.

La question des origines - du monde, de l’espèce humaine ou de la création - en est une vaste et, de surcroît, truffée de pièges, comme l’a révélé la philosophie poststructuraliste. Quand Michael A. Robinson aborde une telle question, il parvient à en traduire la teneur, mais sans les contraintes de la démonstration détaillée. L’artiste emprunte plutôt un langage plastique évocateur à propos de ce qui est en fait un thème récurrent dans son travail.

The Origin of Ideas, le titre de l’exposition en cours chez Antoine Ertaskiran, la première de l’artiste dans la galerie qui désormais le représente, réaffirme l’intérêt pour cette question avec des oeuvres inédites. Le coeur de cette exposition se compose de deux installations spectaculaires qui sont complétées par une série de tableaux minimalistes, dans la palette de prédilection de l’artiste, le noir et le blanc.


Une des installations reprend un mode souvent emprunté par l’artiste qui consiste à assembler des objets dans une forme suggérant une explosion. Il s’agit cette fois d’une multitude de trépieds et de caméras qui s’étoile depuis le mur. Certains des appareils s’actionnent, faisant entendre leurs cliquetis et flashant en direction du mur où ils composent une masse compacte. La réflexivité induite par cet assemblage en dit long sur la culture du regard à une époque où les caméras sont des réquisits de tous les instants, dans le monde des paparazzis comme dans le phénomène du culte de soi.


L’absurdité de ces caméras qui se regardent elles-mêmes est soulignée par le fait que ce sont les trépieds qui se propulsent vers l’extérieur, comme si les appareils boudaient tout le reste, puisqu’elles sont inopérantes à capter ce qui se passe autour. L’autre installation, plus saisissante encore, reprend le motif du repli vers l’intérieur, mais sans la poussée dispersée des objets vers l’extérieur. Les innombrables lampes qui composent l’assemblage sont organisées en une sphère suspendue dans l’espace tandis que les tiges, les pieds et les fils courent verticalement vers le sol.


La forme circulaire et le titre de cette oeuvre, Panoptic Illumination, font référence au panoptique, ce type d’architecture conçu au XVIIIe siècle pour assurer une surveillance visuelle dans les prisons, dispositif que le philosophe Michel Foucault a d’ailleurs analysé. L’artiste opère une sorte de renversement symbolique du dispositif en retournant l’éclairage vers le centre, lieu, au contraire, depuis lequel devrait s’effectuer le contrôle par le regard.


Les deux installations mettent en scène le regard d’une telle façon que l’on pourrait oublier qu’elles métaphorisent aussi le geste de création, thème qui traverse toute la production de l’artiste, qui a d’ailleurs déjà plus littéralement traité du sujet en impliquant dans ses oeuvres des outils de travail artistique traditionnels (chevalets, pinceaux, peinture, crayons…) ou en recréant l’espace mythique de l’atelier en lui donnant souvent la forme d’un cube blanc muséal, cette instance qui ultimement légitime l’art et l’artiste, sans qui finalement l’art n’existerait pas.


Les oeuvres aux murs sont des tableaux qui tendent fortement au statut d’objet en trois dimensions. Les supports se détachent légèrement du mur et sont en fait des moulages réalisés avec du ciment dans lequel l’artiste a fait des incisions délicates dont les motifs rappellent beaucoup ses dessins au Letraset réalisés dans le passé. D’une grande élégance, les monochromes blancs ou noirs, mâts et dans un cas légèrement brillant, rappellent la tabula rasa suprématiste de Malevitch, pour qui la peinture ne devait plus avoir de lien mimétique avec le réel.


Les traits multidirectionnels ou les trouées pratiquées par Robinson dans la matière réitèrent le leitmotiv de son travail voulant que le geste de création émane d’un chaos et d’un vertige en apparence très proche de la destruction. Le motif de l’explosion évoque bellement ce moment où la pensée rencontre le monde matériel pour en faire des oeuvres.


Cette exposition, malgré ses attraits, confirme surtout la direction déjà empruntée par l’artiste. Elle coïncide justement avec la sortie d’une monographie sur son travail, la plus importante à ce jour à y jeter un regard rétrospectif. Édité par le centre Plein Sud à Longueuil, l’ouvrage comporte de nombreuses illustrations des oeuvres de l’artiste depuis 1994 avec les textes d’André-Louis Paré et de Marcel Blouin qui en font des analyses fouillées.


 

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