L’art du faux dopé par le 2.0

Photo: Illustration Le Devoir

Répliques bon marché, peintures en série barbouillées en Asie et transactions frauduleuses : l’art du faux a le vent en poupe sur Internet. S’il est vieux comme le monde, le commerce de la copie du beau trouve un marché fertile sur les réseaux sociaux et sur le Web, où les achats en ligne offrent une couverture discrète aux petits comme aux grands escrocs du marché de l’art.

Depuis quelques jours, une discrète annonce sur Kijiji.ca offre des reproductions à bon prix de Marc Séguin, peintre québécois au parcours de comète. Courues par les collectionneurs d’art contemporain, ses toiles se vendent plusieurs dizaines de milliers de dollars. « À défaut de pouvoir se procurer une oeuvre de Marc Séguin extrêmement dispendieuse, un très bon client a fait appel à mes services pour lui concocter à partir d’images les toiles ! », clame le vendeur, photos à l’appui, sur le très populaire site d’annonces en ligne.


Un parfait copier-coller de Black, huile monochrome créée par Séguin en 2007 campant un homme cagoulé portant une jeune femme sur son épaule, sert d’appât. Sur sa page Facebook, le coquin en remet en proposant un ersatz de Dissidence (Bride burning) (2007) et d’autres versions édulcorées de tableaux du peintre québécois.


Coût du calque ? « Cela dépend du format et du temps investi. À titre d’exemple, mes 30 x 60 sont parties pour 450 $ la toile », répond d’emblée le vendeur à nos questions, par son iPhone, ajoutant ne pas être versé dans tous les types de reproduction, Séguin et Bansky demeurant « son style d’art ».


Si ce petit pasticheur a choisi de singer une des grandes vedettes de l’heure, plusieurs artistes moins connus, peu outillés pour protéger leurs droits d’auteur, se font aussi arnaquer sur la Toile, affirme Alain Lacoursière, ex-policier-enquêteur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), sur les vols d’oeuvres d’art, aujourd’hui aux commandes de sa propre firme d’expertise. « Chaque semaine, des artistes recopiés sur Internet m’appellent pour savoir quoi faire. Sur le Web, ce genre de commerce prolifère. Comme la plupart n’ont pas les moyens d’engager une poursuite, je leur propose de contre-attaquer en dénonçant les fraudeurs sur les réseaux sociaux et de faire savoir qu’il y a une arnaque en affichant côte à côte leurs oeuvres et celles du fraudeur », dit-il.


L’entourloupe est plus facile qu’auparavant, selon Lacoursière, compte tenu de la facilité pour quiconque de s’annoncer sur la Toile et de la rapidité des transactions sur Internet. « Avant, les gens devaient passer par des galeries pour vendre et pouvaient se faire pincer plus facilement. Avec les réseaux sociaux, la circulation des oeuvres se fait souvent sans intermédiaire », souligne l’expert, dont le gros du travail consiste à vérifier l’authenticité d’oeuvres convoitées par ses clients. Car dans ce marché où s’immiscent autant de petits filous que de gros bonnets, l’imposture ne frappe pas que les naïfs petits acheteurs.


Une des dernières missions de Lacoursière consistait à faire la lumière sur l’authenticité d’un Picasso, mis en vente pour 50 millions de dollars. Une aubaine pour ce type d’oeuvre. « Les matériaux ne concordaient pas avec la date de confection. La signature était typique de celle des années 20, alors que le tableau était daté de 1947 ! », dit-il.


Parfois, les artistes sont floués sur le Net par de fausses galeries et de faux marchands d’art qui exigent la livraison rapide d’oeuvres, après avoir effectué par Internet des transferts bancaires… fictifs dans des comptes frauduleux. « Les oeuvres sont déjà parties outremer quand on réalise qu’il s’agit de faux comptes », explique-t-il.


« Je connais une fraudeuse qui a même pris des photos d’oeuvres sur le site même de l’artiste, les a transférées sur son propre site, et s’est contentée d’attendre les commandes. C’est abject de prendre une oeuvre de Séguin et d’en faire une vulgaire copie. Ces gens ne sont pas des artistes, ce sont de simples techniciens qui vivent aux dépens de la création des autres », dénonce le consultant.


Art.com


Dans les arts visuels, le faux a bon dos pour faire des affaires d’or. Sur Internet, on retrouve d’ailleurs des tonnes de sites (GlobalWholeSaleArt.com, book360.com) proposant la reproduction à l’identique de toiles de grands maîtres, concoctées à la main, et à la chaîne, par des peintres chinois dans le fameux village de Dafen. En sus des meilleurs vendeurs, comme Van Gogh, Vinci ou Klimt, on peut aussi réaliser n’importe quelle toile sur commande, avec l’envoi d’une simple image. « Il existe même aujourd’hui des machines reproductrices qui peuvent faire le travail en quelques minutes en reproduisant la texture et les reliefs de l’huile sur la toile », soutient Alain Lacoursière.

 

Silence sur le faux


Cette crainte de la dégringolade des prix et des réputations entachées a d’ailleurs permis aux plus éminents faussaires du siècle de s’en tirer sans trop d’égratignures. Wolfgang Beltracchi, multimillionnaire arrêté par la police en 2010 (voire autre texte), n’a été poursuivi que pour 14 des 80 faux tableaux réalisés. Qui sait où se trouvent les autres, transigés par des galeries, experts réputés qui risquaient d’y laisser leur peau et leur renommée ? Certains musées les ont depuis discrètement relégués dans leurs réserves… Idem pour Fernand Legros, fraudeur français hypermédiatisé, qui a floué dans les années 60 plusieurs grands musées américains avec des faux, et plus récemment (2010) Guy Ribes, auteur de plus d’un demi-millier de pastiches parfaits de toiles de Dalí, Léger, Chagall ou Modigliani, dont plusieurs ont été vendus chez Drouot. Legros comme Ribes n’ont purgé que des peines d’un an. Victime d’une supercherie ou faux naïf ? Ribes a même regagné la faveur populaire en servant de doublure à Michel Bouquet dans le récent film Renoir, dont les mains ne sont nulles autres que celles… du faussaire.

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Trois as du faux


Si Internet et les transactions numérisées facilitent la tâche des usurpateurs d’identité, le passé, même récent, recèle d’histoires de contrefaçon où des as ont berné experts et musées à l’aide de tricheries de toutes sortes.

 

Wolfgang Beltracchi. L’artiste hippie et sa femme sont épinglés par la police allemande en août 2010 pour la confection de 14 faux. Initié à la peinture par un père restaurateur d’oeuvres anciennes, l’artiste allemand « réussit » son premier Picasso à 14 ans. Dans les années 80, Beltracchi verse dans le pastiche, « inventant » des Derain, Dufy, Marx Ernst, Braque, Van Dongen. Son truc : recréer des pièces disparues, recensées dans les catalogues raisonnés d’artistes connus. Il rachète de vieilles toiles qu’il décape, peint avec des huiles d’époque, bricole de fausses étiquettes « anciennes ». Il met en boîte experts et galeristes connus qui authentifient ces toiles et font bondir ses affaires. L’arnaque rapporte des dizaines de millions d’euros. Daniel Fillipacchi, ex-patron de Paris Match, se fera berner, allongeant 5,5 millions d’euros pour un faux Ernst. Condamné à six ans de pénitencier, l’homme purge toujours sa peine en semi-liberté, entre sa maison et la prison.

 

Fernand Legros et Réal Lessard. Dans les années 70, un faussaire québécois est mêlé au plus grand scandale du marché de l’art de la fin du XXe siècle, mis en scène par le fraudeur français Fernand Legros. Amateur de mondanités, Legros s’amourache de Réal Lessard, jeune copiste de talent dont les reproductions sont signées à l’identique par un ami peintre hongrois. Legros floue le tout-Paris en tenant un vernissage très couru d’oeuvres de Dufy, prêtées par une galerie, qu’il remplace pendant la nuit par des faux de Lessard qui seront écoulés à gros prix aux États-Unis. Dans un livre publié en 1988, Lessard dira avoir été floué tout du long.

 

Hans Van Meegeren. Considéré comme le « génie » de la copie, Meegeren a mis au point au début des années 30 une des plus vastes supercheries, vendant à prix d’or des dizaines de faux Vermeer à plusieurs musées et collectionneurs d’Europe. Un de ces avatars parfaits, vieilli au four et verni à la bakelite, fut vendu à Hermann Goering, ministre de l’Air sous le Troisième Reich, en échange de centaines d’œuvres saisies par les nazis dans les musées néerlandais. Le faussaire a empoché jusqu’à 30 millions $US avec ses clones, avant que les Alliés ne l’arrêtent en 1947. Condamné pour vente de biens culturels à l’ennemi, il avoua ses contrefaçons pour éviter la peine capitale. Mais en flouant Goering, il a gagné la sympathie des Néerlandais, et même du Musée de Rotterdam, victime du faussaire, qui a d’ailleurs consacré en 2010 une exposition à ce « maître du faux ».

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