L’énergie vivante des téléviseurs

La grande salle est occupée par une quarantaine de télés de tailles différentes et disposées par groupes de deux, trois ou plus.
Photo: Toni Hafkenscheid La grande salle est occupée par une quarantaine de télés de tailles différentes et disposées par groupes de deux, trois ou plus.

On ne réinvente pas la roue, soit. Mais quand cette roue tombe entre les mains des esprits les plus imaginatifs, elle conduit là où elle n’avait peut-être pas encore conduit. Le projet Electrostatic Bell Choir de Darsha Hewitt est de ce genre. Présenté au centre Skol du Belgo depuis une semaine, il se base sur un principe aussi vieux que l’électroscopie - détection des charges électriques - ou sur le commentaire récurrent autour des déchets électroniques - notamment ceux concernant la télévision. Le voyage proposé par l’artiste montréalaise dans la jeune trentaine pousse dans un univers où technologie obsolète rime avec créativité.

Depuis Nam June Paik, pionnier des arts médiatiques, l’objet télé ne cesse d’être récupéré par les artistes. On est habitué à ce que les petits écrans ne montrent plus rien, sinon de la neige, comme ceux de l’installation Commercial Space (2007), de la Torontoise Kelly Mark. Avec Darsha Hewitt, dans un mélange d’illusions visuelles et de sons très concrets, le recyclage nous place davantage dans l’euphorie que dans le malheur.


Des téléviseurs désuets, ou déviés de leur fonction habituelle, forment la matière première d’un choeur plutôt bien orchestré. Un carillon, plutôt : ces mastodontes de l’électronique - ils sont à écran cathodique - s’activent et éveillent, par l’électricité statique qu’ils dégagent, de petites cloches. Des cloches de type électroscopique, comme celles des téléphones à cadran d’une autre époque. Avec un peu de chance, le visiteur entendra l’Electrostatic Bell Choir rivaliser avec le carillon de l’Église unie Saint-James, sise en face du Belgo.


Plongée dans le noir, la grande salle du centre Skol est occupée par une quarantaine de télés de tailles différentes et disposées par groupes de deux, trois ou plus. Elles s’empilent en pyramide, se tournent le dos, se font face… Le visiteur ne les verra ni ne les entendra en même temps. Comme dans un orchestre, chaque groupe intervient à un moment bien précis, selon un cycle déterminé. Il n’y a là rien d’aléatoire et tout de la composition.


Comme cette bonne vieille télé, Electrostatic Bell Choir est un projet audiovisuel. Sauf que la diffusion des images et des sons ne passe pas par les écrans, excepté peut-être pour l’ambiance lumineuse que ceux-ci projettent, des fonds brouillés et chaotiques plus qu’autre chose.


Les cloches sont bien réelles, même si à l’occasion elles semblent vraiment tenir dans l’écran. Il y a du trompe-l’oeil, du leurre ou du contre-pied dans cette exposition, qui s’expérimente dans l’obscurité. Darsha Hewitt, qui a joué dans ses projets précédents sur des illusions à partir d’objets du quotidien, refuse d’enterrer ces appareils hors d’usage. Celle qui est membre du collectif Perte de signal n’expose pas un cimetière de télés, mais des machines encore actives, à la source d’imaginaires et d’émotions. Seulement, elles ne « diffusent » plus ; elles alimentent en électricité d’autres systèmes de diffusion.


En complément à cette installation, présentée dans le cadre du festival Elektra, l’artiste expose une série de dessins exécutés par frottement. Ses feuilles, elle les a placées sur des éléments en relief de machines historiques. Il y a sans doute de la nostalgie dans ces oeuvres où apparaissent, comme des fantômes, l’icône de « Berliner gram-o-phone » ou le mot très stylisé « audio-visual » tiré d’un des premiers ghetto-blaster. Ces objets, Darsha Hewitt les a trouvés dans le méconnu Musée des ondes Emile Berliner, dans Saint-Henri, une sorte de Père-Lachaise des technologies du son.



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