Les versants clandestins du numérique

Avec la performance System Introspection, Nicolas Maigret met à nu des disques durs d’ordinateur dont la logique binaire est traduite en un flux sonore et visuel.
Photo: Source Sight & Sound Avec la performance System Introspection, Nicolas Maigret met à nu des disques durs d’ordinateur dont la logique binaire est traduite en un flux sonore et visuel.
Le marché noir comme sujet artistique. Ça prenait sans doute le plus petit des festivals, le moins conformiste, ou le plus prompt à accueillir les idées subversives, pour faire de la clandestinité le cœur de sa programmation. Le 5e Sight & Sound, festival international d’art et de technologie qui s’ouvre mercredi au centre Eastern Bloc, a pour thème « Le marché noir » et pour objectif d’éclairer et de décortiquer, comme des hackers, les systèmes de communication et de transmission de données.
Guide de survie numérique, échanges informatiques interceptés, expériences technologiques mystiques, rituels de transe et shaman à l’appui… En matière d’observation des médias électroniques, il existe plus d’une alternative, que le Sight & Sound mettra à l’affiche pendant le prochain mois à travers une vingtaine de projets artistiques, performances ou installations, ainsi que par une série d’ateliers et de conférences. Des artistes des États-Unis, d’Allemagne, du Danemark, d’Espagne, d’Italie, du Mexique, entre autres, sont attendus.
 
« On a voulu se doter d’un propos plus politique et contourner la scène du numérique, explique Eliane Ellbogen, directrice artistique du centre d’artistes fondé en 2007. On ne présente pas seulement des projets formels, on propose aussi de faire ressortir des structures dissimulées de la société, structures politiques et économiques. Des rhizomes qui fonctionnent comme des réseaux parallèles. »
 
Eastern Bloc, il faut le rappeler, est un lieu en marge des carrefours, à la fois par son emplacement — dans un bâtiment industriel sans attrait derrière la station de métro de Castelnau, à l’orée de la Petite Italie — que par sa vocation — les pratiques émergentes de type numérique, électronique ou audiovisuel sont favorisées.
 
Son festival « vue et son » souffrait de l’ombre, pour ne pas dire de la concurrence inégale, des Elektra et Mutek qui se tiennent à cette même période de l’année. Voilà qu’en élargissant sa durée — 21 jours, plutôt que les quatre ou cinq jours habituels —, mais surtout avec ce thème fort, politique et pas seulement esthétique ou éblouissant, Sight & Sound prend du poids. On est loin de la Biennale internationale d’art numérique de l’an dernier, qui était portée par le thème du « phénomène ».
 
Gratter la surface des choses

Entre l’expérimental et la provocation, le 5e Sight & Sound présente des artistes qui sont aussi des cracks de l’informatique, mais non dénués de sens critique. Le Parisien Nicolas Maigret, qui travaille le son et les images électroniques depuis 2001, est de ceux-là. « Dans les festivals, a-t-il noté, on pense souvent en termes de démonstration de la technologie. On fait une sorte de propagande. Les artistes sont des vecteurs de propagande. Mais il faut aussi une distance critique, créer une expérience, un moment trouble. »
 
Rencontré deux jours après son arrivée à Montréal, il arborait sur son t-shirt noir, comme un slogan, le code d’une bombe informatique destinée aux serveurs des banques. Pour Nicolas Maigret, qui croit que l’artiste multimédia doit éviter le spectacle et la posture du magicien, il ne s’agit pas tant de mettre tout en déroute, mais de gratter la surface des choses, de contourner les apparences. Le marché noir informatique n’est pas seulement illicite, il permet aussi d’échanger des données, dont tirent profit les journalistes. « Il a du positif aussi », dit-il en faisant allusion aux WikiLeaks de ce monde.
 
Pendant Sight & Sound, Maigret sera doublement présent. Sa performance System Introspection, le 9 mai, met à nu des disques durs d’ordinateur dont la logique binaire, et ses effets de redondance et de compression, est traduite en un flux sonore et visuel projeté sur grand écran.
 
L’installation The Pirate Cinéma, que Nicolas Maigret a mise au point avec un informaticien de Berlin, dévoilera en temps réel, pendant toute la durée du festival, les fichiers qui circulent dans le réseau de partage peer-to-peer (P2P, ou pair-à-pair, dans la traduction française). Ce système mondial de piratage, qui met surtout à mal les bonzes de l’industrie du cinéma et de la musique, dérange parce qu’il fragilise d’importants enjeux financiers. Sous forme d’une salle de contrôle, l’installation révèle néanmoins, selon son auteur, « ce que les gens possèdent » et parle « d’accès à la culture ».
 
Parmi le vaste programme concocté par l’équipe d’Eliane Ellbogen, soulignons les performances du Britannique Ryan Jordan ou de la Torontoise Tasman Richardson. Du premier, Possession Transe (le 9 mai) proposera des hallucinations audiovisuelles, et même olfactives, à la croisée de la cybernétique, de la musique rave et des rituels occultes. La seconde, dans Temple (le 10 mai), jouera les shamans et invitera le public à prendre part à une cérémonie inspirée de « micro-phrases cinématiques ». « Sa séance de spiritisme, lit-on dans le programme, tisse des médias enregistrés en une orgie spastique. »
 
La conférence-performance (le 12 mai) et le projet Web Terminator Studies de Jean-Baptiste Bayle, autre artiste français, nous plongent dans un bain de réalité et de science-fiction. Terminator n’est plus la seule machine à dominer le monde. Question de se faire moins apocalyptique, le même Bayle animera l’atelier « Guide de survie numérique » (le 11 mai), où les questions d’éthique, de surveillance globale, des communications en ligne seront débattues.

 
Collaborateur