Les supercheries de lumière de Pavitra Wickramasinghe

Vidéaste, artisane de la lumière et du mouvement, Pavitra Wickramasinghe fonde sa pratique sur les illusions.
Photo: Guy L'Heureux Vidéaste, artisane de la lumière et du mouvement, Pavitra Wickramasinghe fonde sa pratique sur les illusions.

L’hypothétique pyramide de plats de service en verre et en cristal qui ouvre l’exposition Time Machine de Pavitra Wickramasinghe ne donne pas nécessairement une bonne idée de ce qui a été réuni à la galerie FOFA de l’Université Concordia. L’univers dans lequel on est convié n’est pas celui de la collecte d’objets, des ready-mades. Les projections d’images, les séries de papiers découpés et de dessins qui suivront proviennent davantage d’un esprit animé par la fabrication artisanale et par une fantaisie somme toute très personnelle.


Or cette vaisselle trouvée, assemblée et soigneusement placée tête à l’envers exprime, à bien y penser, ce qui préoccupe vraiment l’artiste. Détails des formes, fragilité des objets, instabilité des images et, surtout, effets de lumière et, leur corollaire, jeux d’ombre composent Time Machine. La suite immédiate de l’expo, des abstractions sur des piles de papier finement découpées - la série Line Poem. Alchemy of Light(2012-2013) -, réunit tous ces éléments. C’est de l’op art bonifié de textures et de compositions déséquilibrées, exemptes de la rigidité symétrique.


Vidéaste, artisane de la lumière et du mouvement - « je tente de donner une forme concrète à la lumière, à l’ombre et aux projections », écrit-elle pour expliquer sa démarche -, Pavitra Wickramasinghe fonde sa pratique sur les illusions. L’installation cinétique Take Hold Lightly, Let Go Lightly, oeuvre féerique par excellence, correspond bien à la machine à voyager dans le temps évoquée par l’intitulé de l’expo. Trois avions en papier, éclairés chacun par leur propre néon, tournent autour d’un même axe. Projetées sans interruption, leurs trois ombres se suivent, se superposent et varient en taille selon l’endroit où elles apparaissent.


Il n’y a rien de sophistiqué, tout est dans la simplicité de la proposition. C’est ce qui étonne, comme si les avancées technologiques nous avaient rendus aveugles. On est toujours fascinés par l’efficacité d’une machine aussi rudimentaire que celle-ci, qui repose sur le même principe que le cinématographe. Or, petit détail, ici, c’est le support qui se déplace. L’objet éclairé, lui, est toujours le même.


Originaire du Sri Lanka, diplômée de l’Université Concordia où elle a terminé ses études de maîtrise en 2010, lauréate en 2011 de la bourse de fin d’études supérieures Claudine et Stephen Bronfman en art contemporain, Pavitra Wickramasinghe s’est souvent exprimée par la vidéo. Elle allie avec fréquence l’objet, concept en soi inanimé, et l’image en mouvement. C’est l’entrechoc des deux qui crée sensation et multiplie les illusions.


L’autre installation de l’expo, vidéo celle-là, mais tout aussi cinétique et même cinématographique, est de cette nature. Bien que la salle « boîte noire » dans laquelle elle est exposée semble sous-exploitée - l’oeuvre peut facilement devenir immersive -, Silence of Thoughts, Music of Sight (2012) juxtapose un objet réel, son ombre et un écran d’images vidéo.


L’objet réel est néanmoins une construction, une machination en verre et en cristal comme celle à l’entrée de la salle. Et c’est seulement par son ombre que l’on découvre sa forme imaginée, celle d’un voilier aux prises, à l’écran, avec une mer agitée. Autant il y a d’illusions, autant il y a de niveaux de lecture.


Pavitra Wickramasinghe fait de la lumière l’enjeu de sa réflexion. L’artiste met en évidence le fait que la lumière, contrairement à la perception générale, n’est pas source de réalisme, mais, au contraire, de fantaisie, de « supercherie ». Celle-ci, la supercherie lumineuse, est nécessaire à la compréhension, mais en partie seulement. « La lumière, écrit-elle, ne peut ni créer ni révéler la totalité du sens [et] le sens ne peut être fixe. »


La lumière est fluide et fugace, tout comme les objets et les lieux qu’elle éclaire et qu’elle anime. C’est particulièrement le cas devant les avions qui virevoltent en rond. L’objet de projection et l’espace de projection ne sont jamais identiques.


Artiste de la lumière et de l’ombre, Wickramasinghe l’est aussi dans ses oeuvres de type deux-dimensions - en apparence seulement. Ses Line Poem. Alchemy of Light, et même ses avions de Take Hold Lightly, Let Go Lightly, ont été coupés, dessinés au laser. Le résultat, similaire à celui de la dentelle, permet à la lumière de traverser et de créer des motifs plutôt inattendus.


 

Collaborateur