En chantier

Vue sur l’exposition, ou plutôt son montage, qui, à une semaine de la fin, est bien avancé, mais ne sera jamais terminé.
Photo: Massimo Guerrera, avec l'autorisation de la Galerie Joyce Yahouda Vue sur l’exposition, ou plutôt son montage, qui, à une semaine de la fin, est bien avancé, mais ne sera jamais terminé.

D’un cycle à l’autre, le travail de Massimo Guerrera explore avec la même conviction le terrain complexe des relations humaines. C’était le cas pour Porus et pour Darboral, deux cycles à la durée longue de plusieurs années au cours desquels installations et rencontres constituaient la pratique multiforme de l’artiste. Avec La réunion des pratiques, le plus récent cycle amorcé depuis 2007 déjà, le leitmotiv est le même. Et c’est bien là l’élément qui rend le reste si intéressant.


En persistant dans cette veine aux paramètres semble-t-il restreints, l’artiste réussit néanmoins à redéfinir sa pratique, comme avec cette exposition en cours chez Joyce Yahouda, la galerie qui le représente. Le visiteur aura sans doute encore à l’esprit le précédent opus de ce cycle - La réunion des pratiques -, montré au Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) dans le cadre de la Triennale en 2011. Des carnets de notes s’ouvraient sur des tablettes plus ou moins probables tandis que différentes allusions au travail en atelier affleuraient parmi les toiles et les dessins au fini perçu davantage comme achevé.


Cette escale au MACM est rappelée dans l’actuelle exposition, Une installation au ralenti, qui se compose entre autres de caisses de transport d’oeuvres d’art arborant le logo du musée de la rue Sainte-Catherine et la mise en garde « Manipuler avec soin ». Avec elles, du matériel d’emballage, des outils et du travail manuel en cours. L’exposition, c’est celle de son montage, qui, à une semaine de la fin, est bien avancé, mais ne sera jamais terminé. Même la galeriste ignorera jusqu’à la fermeture l’intégralité de ce qui sera montré.


Matériel d’emballage


Sans être le premier à faire de l’espace d’exposition un chantier, Guerrera conçoit cet aspect comme un nouvel ingrédient qui entre dans la composition de ses oeuvres. Nul fatras ici toutefois ; à l’exemple de ses autres installations, une mise en place ordonnée préside l’ensemble, véhiculant ainsi avec brio dans l’espace une certaine vision des identités et des interrelations entre les êtres et les choses. Aussi, bien que les expositions de l’artiste soient d’ordinaire processuelles, jamais l’évolution de son résultat n’aura été aussi marquée que celle ayant eu cours à la galerie.


L’artiste a déballé d’anciennes et de nouvelles oeuvres - des lavis gris remarquables -, les a en partie déployées dans l’espace pour n’en accrocher que quelques-unes. Il a surtout pris le matériel d’emballage pour s’atteler à sa transformation, par assemblage, taillage et peinture.

 

La stratégie, qui n’en est pas seulement une de recyclage, en vient à valoriser le contenant, le fait changer de catégorie, suivant un principe cher à Massimo Guerrera, pour qui les objets et les personnes ne sont pas réductibles à un seul état, fixe.


L’artiste fait ainsi entrer dans son monde les traces de l’institution muséale et des activités propres à la galerie, l’éloignant ainsi subtilement de la tendance inverse qui prévalait jusqu’ici alors que c’étaient surtout les choses secrétées en atelier qui se voyaient transposées dans l’espace d’exposition où, là, leur élaboration se poursuivait. Mais même le travail, disons, plus brut du montage (préparer les murs, déballer, accrocher), encore perceptible dès l’entrée de l’exposition, finit par s’estomper au contact des opérations livrées par l’artiste. Un pot de peinture « blanc-vert » devient ainsi « antidépresseur » par la seule suggestion de ces mots inscrits méthodiquement dessus.


L’installation fluctue aussi au rythme des rencontres que l’artiste réalise, sur rendez-vous, avec une ou jusqu’à trois personnes à la fois, dans l’autre salle de la galerie, qui, simplement habitée d’un tapis au départ, s’est depuis grandement garnie, entre autres d’oeuvres à l’iconographie connue (compénétration de corps et circulation d’énergies). À celles et ceux seulement qui ont participé revient sans doute la possibilité de voir dans cette partie de l’exposition plus qu’un terrain de jeu à la mise en scène étudiée où les indices d’une démarche de croissance personnelle prennent légèrement le pas sur le reste.


 

Collaboratrice

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