Traits de génies

George Segal, Sophie VI, 1996 Pastel, fusain.
Photo: © The George and Helen Segal Foundation / SODRAC (2013) Photo: MBAM, Brian Merrett George Segal, Sophie VI, 1996 Pastel, fusain.

Le crayon prend du galon. Longtemps considéré comme un embryon d’oeuvre, un geste préparatoire, l’esquisse d’un projet en devenir, le dessin aspire de nouveau au titre d’oeuvre aboutie. De plus en plus d’artistes contemporains explorent les mille et une formes du trait de crayon, renouant avec la spontanéité de la ligne, l’extrême dépouillement du geste tracé à la mine, au fusain ou à l’encre.

Avec Le printemps du dessin, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) tend l’oreille au regain d’intérêt porté par le milieu de l’art à ces traits de génie, griffonnés ou brossés par les artistes actuels. Attentif aux mêmes échos, le Minneapolis Art Museum propose lui aussi jusqu’en juin l’exposition Graphite, un coup de coeur absolu pour les différentes déclinaisons de ce matériau utilisé depuis les Grecs pour tracer et écrire. Au Connecticut, l’Aldrich Comtemporary Art Museum déploie lui aussi pour six mois Extreme Drawing, un plongeon dans le monde du dessin, explorant autant l’oeuvre crayonnée au populaire stylo-bille que des installations complexes inspirées par la trace, la ligne, le gribouillis.


« Il y a un regain d’intérêt pour le dessin et bon nombre d’artistes l’utilisent comme outil artistique premier. Il y a aussi un regain d’intérêt chez les collectionneurs. Si des musées consacrent des expositions d’envergure à ce sujet, c’est le signe qu’il y a une reconsidération de l’importance accordée à cette forme », estime Stéphane Aquin, conservateur de l’art contemporain au MBAM.


Un printemps en trois temps


C’est dans ce contexte que s’ouvre à Montréal Le printemps du dessin, trois expositions survolant sur cinq siècles l’évolution du dessin dans l’art, depuis les fusains, crayons gras et autres lavis choyés par les maîtres anciens jusqu’aux explorations récentes de créateurs contemporains. Remontant aux sources de cet art du croquis, ce printemps s’ouvre d’abord sur Mains de maître, un échantillon unique de 70 dessins de maîtres, tirés de la plus importante collection privée au Canada.


Prêté par un collectionneur montréalais anonyme, l’incroyable ensemble réunit des esquisses de la Renaissance et du Baroque italiens signées notamment par les Tiepolo, Le Bernin et Piranèse qui tracent, à la sanguine, au fusain ou à l’encre, paysages, compositions et personnages. On y retrouve aussi des pièces choisies de Fragonard, de De la Fosse, de Boucher et d’artistes des écoles flamandes, hollandaises et anglaises, dont un délicat paysage de Jan Brueghel l’Ancien (1568-1625).


À cet ancien écho des maîtres du crayon, le Carré d’art contemporain répond avec Dans ces dessins mes mains rêvent…, un concentré d’oeuvres récentes qui illustrent, le plus souvent noir sur blanc, la richesse du langage exploité par le dessin dans l’art d’aujourd’hui, un langage polymorphe qui embrasse autant la forme classique du croquis que la performance spontanée ou l’installation.


« C’est un regroupement qui met en scène le geste, l’instantanéité et la connexion première avec l’oeuvre », explique le conservateur, qui fait se côtoyer pour l’occasion des oeuvres de Joan Mitchell, de Mark Tansey, de Robert Longo, de Tom Wesselman, d’Alice Aycock et de 25 autres artistes.


Ce crayon contemporain revisite le portrait, notamment dans la tignasse ébouriffée de Sophie, vue par la loupe déformante de George Segal, dans les silhouettes fantomatiques de Betty Goodwin, dans le geste performatif de Joan Jonas, immortalisé dans Double Lunar Dogs, ou encore dansun fusain furtif réalisé par Joan Mitchell pour Jean-Paul Riopelle. Autant d’oeuvres tirées de la collection d’art graphique du MBAM comptant quelque 10 000 pièces.


Le paysage esquissé se présente dans cette salle sous divers traits modernes, dont ceux, hyperréalistes, de Marc Tansey, dans l’étude réalisée pour Action Painting II, ou architecturaux, dans les plans tracés par Christo lors de la réalisation du projet d’empaquetage du pont Neuf (1985). Le dessin se fait presque documentaire dans le croquis d’un essai d’explosion atomique, immortalisé par la mine charbonneuse de Robert Longo. Trônant au coeur de ce carré, le dessin devient installation aérienne dans Délices terrestres d’Ed Pien, monumentale lanterne de papier japonais porteuse d’Adam et Ève, griffonnés à l’encre de Chine.


Un dernier volet de ce regard printanier sur le dessin rend lui aussi hommage au croquis, cette fois dans De Schaungauer à Picasso, une cinquantaine d’oeuvres puisées dans la collection d’estampes européennes du musée, du XVe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. Ce troisième arrêt complète ce voyage toutes époques confondues à travers l’histoire du dessin, qui persiste et signe même à l’ère des pixels et des bombes aérosols.

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