Les trous noirs de l’imagination

Jonathan Plante, Lapincyclope, image lenticulaire, 2013.
Photo: Jonathan Plante Jonathan Plante, Lapincyclope, image lenticulaire, 2013.

Le « lapincyclope », exempt de vision périphérique, est condamné à rater, à chaque coup, le trou de son terrier. Et à se casser les dents. Qu’à cela ne tienne ! Le fait de n’avoir qu’un seul oeil ne sera pas un handicap, mais un incitatif à regarder le monde autrement. Sous les bons conseils d’un ver de terre, être sans yeux, le lapincyclope apprend à se servir de sa tête, de son imagination. Et à créer des trous noirs remplis de sens, des trous-noirs-oeuvres-d’art.


Imaginée par l’artiste Jonathan Plante, l’histoire du lapincyclope est une fable, à l’origine de la « première exposition jeunesse » du centre Vox, sis dans l’édifice 2-22. Le récit de cet inusité rongeur aux grandes oreilles, qui se décline en une vidéo d’animation, des peintures, des installations anamorphoses, des images lenticulaires et un livre géant, offre en effet une des rares portes, à hauteur d’enfant, ouvertes sur l’art contemporain. L’expo Lapincyclope, qui n’est pas un projet de médiation culturelle, a peu de la lourdeur didactique et tout de la poésie artistique.


« L’art contemporain jeunesse n’existe pas, clame d’emblée Jonathan Plante, qui assure ne pas avoir modifié sa manière de travailler. Je prends ma pratique et je m’adresse aux enfants. Ce qui change, ce n’est pas l’objet, mais l’adresse. On dit aux enfants : ça, c’est fait pour vous, regardez. »


Artiste de Saint-Jérôme au parcours plutôt singulier, Jonathan Plante a commencé sa carrière aux Pays-Bas. Sa première apparition montréalaise s’est produite au Musée d’art contemporain, lors de la Triennale québécoise 2008, rien de moins. Si depuis il s’est fait rare, il a néanmoins bénéficié d’un solo à la galerie Division en 2011 et participé en 2012 au Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. Il exposera au cours de l’année à la galerie Hugues Charbonneau, qui le représente depuis peu.

 

Techniques artisanales


Plante oriente sa pratique du côté des illusions, fabriquées à partir de matériaux pauvres et de techniques artisanales. La vidéo, point de départ narratif de l’exposition à Vox, n’en serait en fait pas une. Les personnages sont des pantins animés, photographiés pose après pose ; le décor, lui, est très peu défini et a peu de couleurs. À l’image du reste de l’expo.


« C’est très simple, avec un côté old fashioned. Il n’y a pas de caméra en continu. Le son est une suite d’enregistrements directs », confie l’artiste, qui se met alors à taper sur la table, pour l’exemple.


Invités d’abord à regarder ce court-métrage bien assis sur une plateforme gazonnée, les enfants plongeront ensuite dans l’atelier du lapincyclope. Les trous noirs que celui-ci peint dans la vidéo sont exposés dans la salle adjacente, pêle-mêle, en format réel. Jonathan Plante se sert de cette mise en scène pour évoquer les différentes manières de faire, autant celle de Jackson Pollock ou de Robert Motherwell que celle de Claude Tousignant ou de Jacques Hurtubise.


« [Les peintures], dit-il, ont été faites rapidement, avec assez de variantes pour faire comprendre toutes les possibilités. Mais il n’y a rien de didactique, c’est d’abord une expérience. »


Sans vouloir rien imposer, Jonathan Plante reconnaît avoir imaginé la fable, de manière spontanée, pour « faire prendre conscience aux enfants qu’à partir d’un oeil, ils en ont deux ». « C’est le pouvoir de l’imagination, précise-t-il. Faire un trou, c’est l’image de l’artiste, qui cherche autant à faire son trou qu’à représenter son trou. »


Si le lapincyclope se casse les dents autour de son terrier, ses semblables à deux yeux se casseront les leurs en prenant les trous noirs imaginaires pour des réalités. Se casser les dents : voilà une jolie métaphore. Pour Jonathan Plante, « le rôle de l’art, c’est de se casser dans le réel, d’offrir une résistance » - une réflexion qu’il tire de Paul Klee et de son célèbre énoncé « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

 

Se casser dans le réel


À Vox, les enfants ont le loisir de « se casser dans le réel », en particulier par des exemples d’anamorphose, technique intrinsèque à l’histoire de la peinture depuis la Renaissance et magnifiée notamment dans le tableau Les ambassadeurs (1533) de Hans Holbein. Jonathan Plante a conçu des miroirs cylindriques et une intervention in situ, qui lui ont permis d’explorer une fois de plus l’histoire. Il a notamment transformé La porte de l’enfer de Rodin en un monde de lapins et de carottes. Les anamorphoses sont à contempler du point de vue des enfants. Aux adultes de se plier à leur réalité.


Illustrateur méconnu, Jonathan Plante baigne dans la littérature jeunesse depuis son enfance. La faute de sa mère, Yolande Lavigueur, autrefois critique dans le domaine au Devoir. Il était tout désigné à s’y inviter comme auteur. L’expo Lapincyclope a dérivé dans une publication, coproduite par Vox et les éditions du Passage. L’album a bénéficié des conseils de ceux qui naviguent dans ces deux mondes, notamment Jennifer Couëlle, l’ancienne critique d’art aujourd’hui auteure jeunesse.


À noter enfin que, pour attirer un bon bassin de visiteurs, Vox s’est associé avec la Maison Théâtre. Les écoles déjà attendues rue Ontario sont ensuite dirigées au 2-22. Un 2 pour 1 théâtre et art contemporain inédit, à saluer.


 

Collaborateur

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À hauteur d’enfant

« Je fais une expo classique, sans arc-en-ciel, ni modules interactifs. Ce n’est pas le Centre des sciences », avance Jonathan Plante au sujet de son Lapincyclope, un projet d’art contemporain pensé pour des enfants de 4 à 10 ans. C’est le centre Vox qui a eu l’idée de l’inviter à le développer. Une initiative inusitée dans les centres d’artistes, excepté peut-être pour le cas de L’exposition portative, une activité de Dazibao destinée aux écoles et aux garderies.

Les grands musées, du MoMA new-yorkais à la Tate Modern londonienne, c’est connu, ne manquent ni d’idées ni de moyens pour séduire les enfants. À Montréal aussi, l’offre est vaste, entre les visites-ateliers du Musée d’art contemporain et les Studios Art Éducation du Musée des beaux-arts. Mais des expositions montées pour les jeunes, sans des bidules interactifs ou des couleurs rose bonbon, c’est plutôt rare.

Le parisien Musée en herbe conçoit bel et bien des expositions-jeux autour d’artistes majeurs de l’histoire (Dalí, Warhol, Keith Harring, Vasarely). Les artistes vivants semblent par contre exclus, et les trous noirs à la Jonathan Plante paraîtraient plutôt anarchiques sous ce toit.

À Londres, la Whitechapel Gallery, elle, se distingue par sa Children’s Art Commission, une invitation annuelle à des artistes actifs à monter un projet inédit, destiné aux enfants. Les frères Chapman et Eva Rotschild s’y sont déjà prêtés et, ce printemps, c’est le duo Simon et Tom Bloor qui y va d’un projet d’actions utopistes.