Tireur d’élite à l’oeuvre

Alain Lefort pratique le rare métier de tireur en chambre noire. Petite pièce mystérieuse pour les non-initiés, dans la semi-noirceur, la magie opère sous l’agrandisseur noir et blanc que préfère utiliser Lefort.
Photo: Alain Lefort Alain Lefort pratique le rare métier de tireur en chambre noire. Petite pièce mystérieuse pour les non-initiés, dans la semi-noirceur, la magie opère sous l’agrandisseur noir et blanc que préfère utiliser Lefort.

Le tireur est à la photographie ce que le maître imprimeur est à la gravure. Il interprète sur le papier la vision du photographe. Les plus grands de nos contemporains, tels que Willy Ronis, Henri Cartier-Bresson, Sébastião Salgado ou Helmut Newton, travaillaient dans la plus étroite complicité avec leur tireur. Aussi, rares sont ceux qui accomplissaient à la fois la prise de vue et le tirage. À ce titre, le photographe Alain Lefort fait figure d’exception, lui qui a prêté son concours à Gabor Szilasi, Guy Glorieux, Étienne de Massy, George S. Zimbell, François Pesant, Irene F Whittome, Éliane Excoffier et Emmanuelle Léonard, pour ne nommer qu’eux.


Installé depuis plus d’une décennie dans un studio de la rue Clark à Montréal, Lefort pratique le rare métier de tireur en chambre noire. Petite pièce mystérieuse pour les non-initiés, dans la semi-noirceur, la magie opère sous l’agrandisseur noir et blanc que préfère utiliser Lefort. Des piles de notes entassées dans une étagère révèlent une des faces cachées de cette discipline ; la nécessité de tout noter, au risque sinon de perdre le fil secret qui conduit à un tirage d’art.


Qui dit tirage d’art dit argentique, un procédé qui doit son appellation aux cristaux d’argent qui composent une pellicule, lesquels éclatent au contact de la lumière. À la surface d’un négatif 24 x 36 mm prolifèrent ainsi des millions de grains d’argent, responsables, entre autres, de la richesse et de la profondeur des tirages qui en résultent. Un ravissement inégalé chez le très populaire tirage en « giclée », dont les encres demeurent en surface plutôt que de s’ancrer dans le papier.


Hormis la chambre noire, invisible et tout au fond du studio, l’espace est spacieux et intensément lumineux. Accueilli par la force tranquille du photographe, le visiteur ou le client se sentira un peu chez lui en marchant vers la cuisinette, où les effluves hésiteront entre le café et le vinaigre. En passant, il devra peut-être contourner l’énorme table à roulettes qui trône souvent au centre, en attente de nouveaux tirages. Des photos issues de différentes séries ponctuent tous les murs, mais c’est le tirage de la série des 182 soleils qui s’impose, géant.


Il s’agit d’un studio bien vivant, en constante ébullition, et habité par un amour inconditionnel pour la photo. En ce sens, Lefort n’a pas le sentiment de revenir à la chambre noire, mais plutôt de poursuivre ce qui l’a mis au monde comme photographe : « Mon travail personnel est en opposition ou en réaction aux clics incessants de l’ère numérique. Je choisis un lieu, un cadrage et je fais une ou deux photos. J’aime faire le moins de photos possible. »


Récemment, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) faisait l’acquisition de cinq séries photographiques du photographe Gabor Szilasi. Chacun des tirages est passé sous l’oeil et la main expérimentés de Lefort : « Avec Gabor, il n’y a pas de difficulté. On parle le même langage. En plus, c’est lui qui m’a enseigné [à l’Université Concordia]. » Plusieurs mentors auront croisé son chemin, des passionnés de photo, des alchimistes un peu fous, dont André Cornellier de la Maison de la photographie, qui l’initie notamment à une méthode d’impression au platine : « C’était comme faire de l’or avec du plomb, quoi ! »


Il faut dire qu’Alain Lefort est ingénieux et connaît son métier de long en large. Du papier le plus rarissime aux multiples révélateurs, des virages au sélénium à la chimie la plus obscure, il transforme sa chambre noire en laboratoire des possibles, selon les besoins de chacun. « Pour les formats panoramiques de Gabor Szilasi, par exemple, il faut en premier lieu couper le papier sur une table, dans le noir bien sûr, ou encore, pour les tirages de Guy Glorieux, lesquels ont huit pieds de large, je dois vider la chambre noire au grand complet et imprimer à même le sol. »


À ce titre, les difficultés rencontrées par un tireur sont innombrables, à commencer par la disparition progressive des chimies, des pellicules et du papier photographique, dont le célèbre AGFA. Qui plus est, le tireur doit tenir compte des conditions de conservation des négatifs et des papiers, dont l’émulsion, rappelons-le, est photosensible. L’inexpérience du client jette aussi son poids dans la balance. « La plupart du temps, ils n’ont aucune idée du fonctionnement d’une chambre noire ni des coûts engendrés pour produire un bon tirage. Ils sont rarement prêts à investir dans un tel processus, devenu artisanal, en somme. » De même, plus le négatif est de mauvaise qualité, plus le tireur devra déployer des moyens pour en arriver à un tirage réussi. Et cette qualité a un coût inestimable…


Petit, Alain Lefort préférait partir à l’aventure avec sa caméra de poche instanmatic. Apprenti explorateur, il voulait imiter les grands reportages animaliers. Le photographe accompli qu’est devenu Lefort trouve toujours son inspiration artistique au grand air : soleil, ciel, forêt, mer, papillon… La singularité de son oeuvre réside par ailleurs dans cette simplicité volontaire, qui éclaire, sans nul doute, son approche à titre de maître tireur. Les oeuvres récentes d’Alain Lefort seront exposées à la galerie Neubacher Shor Contemporary (Toronto) en mai.


 

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