De mobile à stabile

Gorgone no. 1. 2012 Sculpture. Polyuréthane, bois, métal.
Photo: Source Galerie Joyce Yahouda Gorgone no. 1. 2012 Sculpture. Polyuréthane, bois, métal.

Dès l’entrée dans la galerie Joyce Yahouda, l’oeil est frappé par la forme gracieuse, mais presque incongrue et massive, d’une sculpture. Spirale en apparence envahissante, menaçante, et pourtant inoffensive. Le matériau caoutchouteux et mollasse, du genre qu’on aurait envie de tâter, invite à s’y coller le nez. On est dans l’univers de Denis Rousseau qui, depuis quatre décennies, jongle en simultané avec des stratégies d’attirance et de répulsion.


Il manque pourtant un élément que l’on croyait indissociable à la signature Rousseau : le mouvement. Le cuirassé de Spire, la sculpture en silicone et en polyuréthane qui accueille les regards, n’est pas une oeuvre cinétique. Les quatre autres de l’exposition Gorganciel non plus. Aucun détecteur de mouvement ne les fera réagir, aucun moteur ne réveillera leurs particules.


Alors que les propositions interactives et mouvantes ne cessent de se multiplier en cette ère numérique, Denis Rousseau, lui, abandonne le langage cinétique et ses effets de surprise. L’ancien enseignant universitaire, souvent qualifié d’inclassable, fait encore bande à part. Mais ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas cinétiques que ces nouvelles sculptures, toutes de 2012, sont moins dynamiques. Si elles ont perdu le dispositif mécanique et une certaine teneur ludique, elles ont gagné en puissance évocatrice.


La nature et les formes organiques, sexuelles même, ne sont jamais loin dans le monde fantastique dans lequel l’artiste nous invite à entrer. Un monde plein de sensations, et de sens, où le toucher, le goût et l’odorat peuvent également être conviés. Née de l’assemblage de moulages de carapaces de durian, ce fruit du Sud-Est asiatique comestible d’une puanteur notoire, Le cuirassé de Spire prend, par sa taille, l’apparence d’un monstre, d’une excroissance organique. L’humour aussi n’est jamais très loin chez Denis Rousseau.


Les Gorgones, série de trois sculptures en polyuréthane, bois et métal, simulent autant le corail que l’image tirée de la mythologie évoquée par leur intitulé. Elles médusent, dans leur rouge éclatant, et, elles aussi, donnent l’impression d’être en mouvement. Bleu céleste, la constellation murale La nébuleuse des tripodes possède ce même phénomène d’attraction, avec sa multitude de particules, qui peuvent néanmoins s’apparenter au grouillement irritant de micro-organismes.


À elles deux, ces installations expriment tout le projet artistique de Denis Rousseau, et en particulier celui derrière le néologisme du titre de l’exposition. Gorganciel vise à explorer autant l’infiniment petit que l’immensité de l’univers. L’artiste expérimente la matière à travers des manipulations et des tests dignes du laboratoire. Les quelques photographies qui complètent l’expo, au demeurant abstractions ouvertes à interprétation, décrivent d’obscures réalités propres à l’imagerie scientifique.


Rousseau a laissé tomber le cinétisme. Il demeure pourtant, plus que jamais, insaisissable.


 

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