Le festin nu d’Alexis Lavoie

Un grand morceau de papier bulle enroulé négligemment sur une étagère, elle-même bourrée de tableautins, attend de recouvrir la douzaine d’oeuvres grand format destinées au centre d’artistes L’Écart, dans les contrées éloignées de Rouyn-Noranda, où le peintre Alexis Lavoie présentera une exposition solo du 8 mars au 7 avril prochain.

Un atelier comme les autres, pour le reste, avec ses assiettes en papier léchées de peinture, entortillées sous les pattes d’une table pliante, sur laquelle s’amoncellent tubes de peinture, croûte picturale multicolore et pinceaux tête-bêche dans un verre de térébenthine sale. Du ruban à masquer fraîchement retiré d’un tableau pend à un mur. Trois néons, une chaise et lui, au milieu d’un travail déconcertant, au bas mot.


Alexis Lavoie avoue ne pas être un grand lecteur, mais il s’est récemment découvert un intérêt pour la poésie, et plus particulièrement pour l’oeuvre du poète québécois Denis Vanier (1949-2000), dont il cite un extrait de L’urine des forêts (Herbes rouges, 1999) dans son premier catalogue d’exposition : « […] le ciel est un linge sale / pour essuyer cette terre polluée / où nous faisons des châteaux de sable / avec nos mains de bijoux handicapés ». Ces quelques vers donnent certainement le ton à ce que le regardeur s’apprête à vivre - de beau et de brutal - comme moment pictural.


Entre les espaces claustrophobes sophistiqués de Matthias Weischer et les scènes de crime profondément troublantes de Justin Mortimer, Alexis Lavoie se trace un chemin singulier en peinture actuelle. Depuis qu’il a remporté le premier prix au 12e Concours de peintures canadiennes RBC en 2010, son travail a connu des transformations subtiles, cohérentes et inattendues. Récemment, sa peinture est à rapprocher, de façon plus significative, à celle de David Elliot, « qui met en scène, à la manière de collages, des motifs hétéroclites souvent liés à des réminiscences » (Bernard Lamarche, David Elliot. La chambre enchantée).


Par exemple, les têtes de mort, anamorphoses ou serpentins à saveur pop, disposés de manière intuitive chez Lavoie, reposent sur une force iconographique rappelant le travail d’Elliot. Ses dernières séries - Des restes humains, En pièces, Découpe et Remplir le vide - insistent sur cet aspect à travers d’innombrables couloirs et antichambres inquiétants, terrains vagues, de jeux, de sable, ballons de plage et débris morbides. Éléments et espaces picturaux sont à l’image d’une mémoire qui soit transfigure, soit dégrade.


À la question de la quête artistique, il répond sans hésiter : « Ce que je ressens, je veux aussi le percevoir dans ma peinture. Ce que j’aime chez les autres peintres, c’est la rencontre d’une même décharge. Qu’elle se manifeste de façon figurative ou abstraite, peu importe. Sentir cette présence dans chaque tableau, voilà ce qui m’allume. » Si son parcours de peintre est plutôt typique, passant de la bédé au graffiti puis à la peinture, son cheminement intime, lui, ordonne le silence. De ses propres viscères à celles du monde extérieur, Lavoie nous donne à voir une décharge intérieure, dépourvue de filtre.


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Collaboratrice spéciale