Romany Eveleigh, entre les lignes

La série fut pour la première fois exposée en 1978 au centre Véhicule Art à Montréal puis, en 1986, à Rome.
Photo: Guy L’Heureux La série fut pour la première fois exposée en 1978 au centre Véhicule Art à Montréal puis, en 1986, à Rome.

Tout en discrétion, les oeuvres de l’artiste Romany Eveleigh font en quelque sorte déjà partie de l’histoire. La série fut pour la première fois exposée en 1978 au centre Véhicule Art à Montréal puis, en 1986, à Rome (Italie), exposition pour laquelle le jeune philosophe Giorgio Agamben a écrit un texte.


Après avoir été laissées là-bas, et somme toute être tombées dans l’oubli, une partie de ces oeuvres sont de retour ici et retrouvent sur les cimaises leurs semblables dans une exposition qui ravive l’intérêt autour d’elles. Le faire minimaliste qu’elles épousent d’emblée, de même que le travail révélant les limites de la peinture en font un corpus emblématique des années 1970 qui se doit d’être connu. L’artiste a depuis poursuivi une pratique en peinture, des champs colorés abstraits sur des surfaces souvent carrées que traversent parfois des traits sommaires.


Illisibilité


Très homogènes, les oeuvres se déclinent sur les murs en différents formats, se situant toutes à l’orée de la peinture et du dessin. Il s’agit d’application d’encre sur papier que l’artiste a ensuite marouflé sur une toile de lin laissée en partie visible. De petits cercles irréguliers, maintes fois tracés dans la matière de couleur blanc sable, animent la surface de ces tableaux, redoublent leur planéité en s’agglutinant pour former des colonnes imprécises. Graphique, le geste en est un d’écriture, inventée il va s’en dire, et confine l’expérience à l’illisibilité.


Les toiles sont ainsi comparables à des pages sur lesquelles textes et marges structurent des plans. L’intervention graphique organise un motif de grille qui reprend vaguement la trame du support, la révèle par déphasage. Contrairement aux travaux de l’artiste allemande Hanne Darboven avec qui elles ont des parentés, les oeuvres d’Eveleigh sont plus organiques, n’ont de systématique que l’apparence.


Par l’inscription répétée du geste de l’artiste sur les surfaces, la temporalité de l’exécution se fait sentir, tandis que la ressemblance de certains tableaux, particulièrement P says P (1977), avec d’anciens dispositifs d’écriture, tels l’écriture cunéiforme sur tablette ou le parchemin, évoque quant à elle un passé très lointain. Le fini cireux et brut des toiles renforce cette impression que le temps a passé. D’ailleurs, l’encre sombre en arrière-plan pointe à certains endroits, composant ainsi un palimpseste.


Ailleurs, c’est à un journal que les oeuvres font davantage penser, orientant ainsi un rapport plus étroit avec l’actualité. Comme le jeu libre des signes sur la surface des oeuvres, ces références restent toutefois abstraites et non figées. Ces « Pages » (1973) sont toutefois bien d’écriture et de langage ; l’artiste montre ces systèmes opaques, impénétrables, nullement transparents dans le rapport que supposément ils entretiennent avec le réel dont ils ne révèlent finalement que la tentative absurde de le dire.


Par sa fragilité d’exécution, papiers déchirés et assemblés, l’oeuvre Manifesto (1977) est un autre élément singulier de cette exposition. Aux petits cercles s’en ajoutent de plus grands, rouges, qui semblent vouloir corriger, souligner et condamner, comme le veut la rhétorique du manifeste. De même aussi, pour peu qu’ils soient répétés et plus résistants, les cercles rouges projettent avec aplomb en avant.


 

Collaboratrice