Triple réactivation pour Whittome

Vue de l’exposition Room 901 présentée chez Vox, centre de l’image contemporaine.
Photo: Guy L’Heureux Vue de l’exposition Room 901 présentée chez Vox, centre de l’image contemporaine.

La concomitance de trois expositions, en trois lieux différents, consacrées à une même artiste est, en partant, de nature à faire événement. Que ces expositions présentent du matériel inédit ou relativement tombé dans l’oubli et que l’auteure de ces oeuvres soit la très respectée Irene F. Whittome, cela indique, plus important encore, le sérieux de l’entreprise. Si elle a à voir avec la promotion, voire la vente, ce n’est que dans une moindre mesure en rapport avec la place qui y est faite à la recherche, pure et dure pour ainsi dire. Le remarquable catalogue publié à cette occasion en fait foi.


Le coeur de ces expositions, du moins pour deux d’entre elles, est le projet Room 901, lancé par Whittome en 1980 dans son atelier, alors tout juste déserté des oeuvres qu’elle y avait réalisées pour la première exposition muséale de son travail. Jusqu’en 1982, dans cet espace de la rue Saint-Antoine qu’elle aura apprêté comme une toile - dégagé de ses outils et partiellement peint en blanc -, elle pratiquera des actions aux variations subtiles au moyen de peinture noire, de pigment blanc et de certains objets.


À partir et autour de ces interventions éphémères, que l’on devine par leur sobriété et leur répétitivité propices à la méditation, l’artiste a réalisé plus de 1500 photographies, un film 16 mm et une série de boîtes-maquettes. Le problème de restitution de ce projet physiquement greffé à l’atelier se pose d’emblée à Whittome en 1982 quand le Musée d’art contemporain de Montréal l’approche pour le présenter en ses murs. Elle choisit d’en révéler les traces (photos et film) et les boîtes, et surtout de fragmenter l’expérience en trois lieux (le musée, son atelier et la galerie Yajima qui la représente à l’époque).


Remettre en perspective


À eux deux, Vox et la galerie Simon Blais remettent brillamment en perspective les composantes de ce récit. Vox, d’abord, revient autant sur le projet lui-même que sur l’histoire de son exposition, que la commissaire Marie-Josée Jean présente comme étant inséparables. Dans un feuillet explicatif, elle contextualise l’aventure de Room 901 par le truchement de ses expositions - après 1982, deux autres seulement ont eu lieu en 1983. Ensuite, rien, jusqu’à aujourd’hui. La commissaire rend ainsi manifeste le problème de réexposition déjà pressenti et intégré dans son oeuvre par l’artiste.


De manière significative, chez Vox, des documents se rapportent à d’autres oeuvres in situ de l’artiste, comme un rappel des préoccupations de l’époque pour l’installation en des lieux spécifiques, contraire en un certain sens à l’idée du tableau peint comme entité autonome. Pourtant, c’est bien de peinture, et de son histoire, qu’il s’agit dans Room 901. En rangée dans une salle, une vingtaine de photos montrent les déclinaisons opérées à partir d’une croix noire, peinte au mur, des compositions rappelant les tableaux suprématistes des années 1910 du peintre russe Malevitch.


La série d’images, partie seulement d’un vaste tout plus étendu, atteste la dimension conceptuelle du travail de l’artiste, mais aussi l’engagement performatif de sa conscience et de son corps - traces d’un labeur physique révélé par les marques laissées dans le pigment blanc au sol. À côté, le film 16 mm, qui comprime en quelques minutes la durée d’une journée, laisse quant à lui voir le travail de la lumière naturelle sur la dernière composition laissée au mur.


Dans cette même salle, le visiteur sera aussi confronté au jeu de la mise en exposition par la présence encombrante, mais révélatrice du principe de distanciation chère à l’artiste, d’une plateforme blanche, un socle en quelque sorte. Dérisoire ici, il rappelle ainsi les fonctions habituellement prêtées à ce dispositif dans les musées : isoler physiquement l’oeuvre d’art, en préserver symboliquement l’autonomie. Whittome, dans son travail, rend visibles ces opérations.

 

Mémoire et mise en vue


Cela est aussi perceptible chez Simon Blais, qui joue aujourd’hui pour l’artiste le rôle qu’avait jadis la galerie Yajima. D’ailleurs, en plus de quelques photographies tirées de la même série que présente Vox, la galerie expose, tout comme Yajima en 1982, une sélection de boîtes-maquettes réalisées en parallèle par l’artiste durant les interventions dans l’atelier.


Plus que des anticipations en miniature, les boîtiers explorent différentes compositions à partir de composantes formelles similaires (croix noire, peinture blanche), mais comprennent aussi parfois des photos du lieu, comme une mise en abyme, et, finalement, devancent la mise en exposition. Dans ces boîtiers, qui fascinent, le construit et sa représentation sont parfois confondus. Ils sont aussi constitutifs d’une mémoire des compositions dans l’espace ; ils les mettent à la vue, les conservent et les produisent simultanément.


La rencontre chez Simon Blais des photos et des boîtiers constitue un atout dans la compréhension de cet aspect du travail de l’artiste. Tout comme la présence de sculptures à l’encaustique - certaines avaient été montrées avec Room 901 en 1983 -, déposées au sol ou rendues autoportantes par de récentes modifications. Ces croix noires et blanches, ainsi que ces portes, présentent un feuilleté de matière au fini cireux qui semble avoir figé le temps (contenant et contenu) et les traces de son passage.


A priori sans lien avec Room 901, c’est un autre rapport au passé que propose Occurrence, cette fois avec les oeuvres réalisées en 1963 par l’artiste alors qu’elle était étudiante dans sa ville natale, Vancouver. Il s’agit d’un corpus précédant ce pour quoi elle est désormais connue, de saisissantes toiles expressionnistes exposées ensemble pour une première fois, qui cependant préfigurent le reste. Le Bestiaire, composé d’êtres hybrides aux couleurs criardes et à la gestualité énergique, à rebours, est connecté aux Bio-fictions de 2000, mais surtout, il construit une origine parfaite pour la mythologie personnelle que l’artiste élabore et met en scène depuis 40 ans dans son oeuvre.


 

Collaboratrice