Paysages personnels et cartographies imaginaires

Photo: Art mûr

Le paysage imaginaire, et jusqu’à un certain point loufoque, est en vedette à Art mûr. Tout le rez-de-chaussée de la galerie de la rue Saint-Hubert est en effet envahi par des herbes les plus vertes, des lagunes les plus miroitantes et des routes les plus longues.

Il ne s’agit pas d’une de ces expositions thématiques de groupe auxquelles Art mûr aime bien s’adonner, mais de trois solos. Trois solos de trois artistes établis - Judith Berry, Holly King et Éric Lamontagne, dans l’ordre que les visiteurs les découvriront à la galerie -, bien distincts par leurs visions du paysage et la manière de le dépeindre.


On ne s’attardera pas ici à la peinture de Judith Berry, qui expose régulièrement à cette enseigne depuis plusieurs années. Le choix de ne se pencher que sur les propositions de Holly King et d’Éric Lamontagne ne s’explique pas uniquement parce qu’ils ont été (à peine) plus rares. Leurs pratiques semblent aussi davantage conjuguer les techniques et conjurer les limites d’un cadre restreint. Leurs imaginaires n’en sont que plus illusoires.


La réputation de Holly King n’est plus à faire. Rappelons seulement qu’elle a été une des premières à fabriquer ses images à partir de photographies de maquettes. En 1999, une importante rétrospective du Musée des beaux-arts de Montréal l’avait consacrée comme l’une des photographes les plus singulières de sa génération. Holly King se considère pourtant comme une peintre, et c’est dans le Département de peinture et de dessin qu’elle enseigne à l’Université Concordia.


Ses paysages sont fabriqués de toutes pièces, notamment par des décors peints. Ce monde lilliputien en 3D, habité même par un éclairage digne des scènes de théâtre, devient en image 2D un sublime site naturel, magnifié par le grand format que privilégie l’artiste.


Après plus de 30 ans de carrière, Holly King cherche encore à renouveler sa signature, sans pour autant la dénaturer. Une photo de King demeure reconnaissable entre toutes. Pour cette seconde exposition en quatre ans à Art mûr, elle a laissé de côté les couleurs chromées si siennes. Toutes en noir et blanc, les six oeuvres de Grand Canyon : Unseen possèdent un élément encore plus inusité à sa pratique. L’arrière-plan n’est plus une toile de fond, mais une image du réel. Une photo d’un « vrai » paysage.


Ce rapport entre véracité et illusion de vérité, que Holly King a toujours exploité, prend ici une dimension nouvelle. D’autant plus que ce vrai paysage du fond ne montre, pour ainsi dire, pas grand-chose. Le « unseen » du titre évoque la brume ou la neige abondante qui s’est présentée devant l’artiste lors de sa visite du célèbre canyon de l’Arizona. Le choix du noir et blanc magnifie, ou décrie, ce rendez-vous manqué.


Sur la route


Dix ans plus jeune que Holly King, Éric Lamontagne n’est pas, lui, un paysagiste consacré. C’est plutôt par ses oeuvres en trompe-l’oeil, souvent en peinture, qu’il s’est fait un nom. Or, qui dit tromperie dit fabrication et, en toute logique, son solo, Road Paintings, suit celui de King. À la peinture en photo de l’une succède la peinture-installation de Lamontagne, réalisée, elle, d’après photographies.


Celui qui est également prof - à l’Université du Québec, lui - est doté d’un humour fort bienvenu dans les circonstances, après les ténèbres tirées du Grand Canyon. Loufoque, le paysage d’Éric Lamontagne. Il surgit à travers notamment une longue et étroite toile au sol, couleur bitume, qui figure une route en campagne située quelque part entre Percé et Sorel - selon les titres des tableaux accrochés de part et d’autre de l’huile posée par terre.


L’ensemble des Road Paintings, soit huit tableaux de formats variés, est une installation en soi, devant laquelle il convient de se laisser absorber. Le spectateur est appelé à prendre la position d’un voyageur en voiture. L’application gestuelle de la matière - des couches de dripping - mime ce que la rétine conserve du paysage qui défile autour de lui. Le tableau central, relié à la bande posée au sol - l’oeuvre s’intitule Faire pousser l’asphalte -, représente le paysage vers lequel mène la route. Un cul-de-sac annonce un petit panneau. Ou un mur, dans le cadre de la galerie.


Ce n’est pas la première fois qu’Éric Lamontagne simule cette situation. En 2007, à Art mûr aussi, il avait déjà instauré un similaire jeu d’illusions avec Train de mémoire, une série qui prenait ancrage sur un chemin de fer. Lamontagne se répète peut-être. Sauf que sa manière de peindre en référence à des lieux réels prend vraiment son sens, de trompe-l’oeil, dans le contexte présent d’expos qui revisitent le genre paysage. Il suit le chemin inverse de Holly King, qui photographie d’après peintures, mais il est tout aussi créatif, en désaccord avec le réalisme objectif de la photographie. Chacun à sa manière déforme un paysage et illustre un échec, celui de dépeindre un lieu tel qu’il est.


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À surveiller…

La publication Frapper l’image de Martin Boisseau, aux éditions du Noroît, dont le lancement aura lieu lors du vernissage de la nouvelle exposition de l’artiste. À la galerie Graff, aujourd’hui, à 14 h.

Le symposium De la nature, « un rendez-vous public consacré au dynamisme de la transdisciplinarité ». À la SAT, mardi 19 février, de 13 h à 18 h. À noter qu’une expo homonyme se poursuit aussi aux Territoires.

La projection d’And Europe Will Be Stunned, une trilogie de films déstabilisants de Yael Bartana sur les activités du groupe politique polonais Jewish Renaissance Movement. À SBC, galerie d’art contemporain, mardi 19 février à 17 h 30.

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Collaborateur

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