Art contemporain - Un peu de Barcelone dans le Montréal souterrain

Mémoire en cours, une installation de l’artiste Yu-Hang Huang
Photo: Art souterrain Mémoire en cours, une installation de l’artiste Yu-Hang Huang

Pour ses cinq ans, Art souterrain assume jusqu’au bout la démesure de sa proposition protéiforme en allant puiser sa thématique dans l’ADN même de son habitat de fortune. À l’image du dédale du Montréal souterrain qui l’accueille, c’est en effet la figure intrigante du labyrinthe qui formera le fil conducteur de ce rendez-vous boulimique placé cette année sous le signe du dynamisme barcelonais.

Dans le passé, on a critiqué l’éparpillement du festival unique en son genre, qui vise à sortir l’art contemporain de ses écrins habituels pour le livrer en pâture aux quelque 400 000 passants qui empruntent chaque jour les couloirs de cette île sous l’île. En entrevue au Devoir, son fondateur, directeur général et commissaire principal, Frédéric Loury, raconte avoir mis beaucoup d’efforts pour améliorer la lisibilité de cette édition, qui rassemblera plus de 120 artistes de 17 pays sur sept kilomètres.


Avec sa cocommissaire catalane, la jeune Alexandra Laudo - qui débarque pour la première fois en Amérique du Nord avec sa déjà célébrée Condition narrative - il dit avoir davantage soigné la scénarisation du regard. « Comme n’importe quelle expo, Art souterrain est conçue comme une narration, une histoire, qui permet aux artistes d’entrer en dialogue avec les passants », explique M. Loury. Mais encore faut-il qu’ils daignent lever les yeux.


Le public des musées ou des galeries est « conditionné à voir l’art », rien de tel dans le ventre de la ville où tout est à construire, note le commissaire. « Le peintre Claude Tousignant disait que, même dans les meilleures conditions qui soient, le public n’a pas plus de quatre secondes à consacrer à une oeuvre. D’où la nécessité de s’imposer à lui. »


Dans les lieux de passage bondés du centre-ville, l’affaire tient à quelques nanosecondes. Dans cet esprit, les activités de médiation culturelle ont été multipliées, dans la mesure des modestes moyens du festival, qui aurait des idées pour au moins trois fois son budget actuel. La plus intéressante reste sans doute le Passeport pour l’art, un parcours en forme de chasse au trésor destiné à d’aider le public à tisser un lien plus intime avec les oeuvres. « On ne veut pas que les gens aiment ce qu’ils voient, mais qu’ils réagissent et même interagissent avec elles. »


« Notre objectif à terme est d’arriver à percer la masse de passants pour aller à la rencontre de nouveaux publics », enchaîne Frédéric Loury. Le pari n’est pas banal en ces temps « de segmentation, voire de ghettoïsation » de l’art contemporain, insiste celui qui est aussi propriétaire de la galerie [SAS]. « Le milieu montréalais est un écosystème effervescent, mais très fragile […] éparpillé dans des lieux marginaux où les artistes travaillent chacun de leur côté et pour qui le renouveau des publics est aussi rare que difficile. »


Art souterrain s’inscrit exactement dans la logique inverse en cherchant à rassembler la grande famille montréalaise de l’art contemporain et à la démarginaliser. « À terme, j’aimerais que le public en arrive à tisser une relation plus serrée avec l’artiste visuel, à l’image de celle qu’il a avec la rock star, qu’il le suive dans tous ses projets, qu’il s’investisse dans ses explorations. » La grande séduction commence le 2 mars.