Un entrepôt numérique pour l’univers de l’art contemporain

Venetian Proposal, de Cliff Eyland, l’un des documents téléversés sur e-artexte.ca.
Photo: e-artexte.ca Venetian Proposal, de Cliff Eyland, l’un des documents téléversés sur e-artexte.ca.

D’un réseau à un autre. Quand il a vu le jour quelque part au début des années 80, Artexte, cet organisme chargé de rassembler pour mieux la partager toute la documentation sur l’univers de l’art contemporain au Québec et au Canada, reposait sur un vaste réseau… de correspondance postale. Musées, galeries d’art, centres d’artistes, universités, éditeurs et auteurs transmettaient en effet leurs publications ultraspécialisées par la poste, donnant corps depuis toutes ces années à une vaste collection documentaire de plus de 22 000 titres qui cherche à raconter l’art contemporain d’ici de 1965 à nos jours. Efficace.


Plus de trente ans plus tard, la mission de l’organisme est toujours la même, mais le réseau, lui, vient de vivre une petite mutation technologique. Samedi dernier, Artexte a officiellement ouvert les portes d’un entrepôt numérique où, désormais, tout ce qui s’écrit sur l’art contemporain au pays peut être téléversé, en format numérique s’entend. La chose a été baptisée e-artexte - forcément - et cherche à concrétiser au passage l’idée encore neuve du libre accès de toute la documentation liée à la recherche, quand cette recherche est encouragée par les fonds publics.


Suite logique


« C’est la suite logique des choses, a indiqué la semaine dernière Eduardo Ralickas, conservateur chez Artexte rencontré dans les nouveaux locaux de l’organisme, rue Sainte-Catherine à Montréal. Mais en même temps, c’est la création de quelque chose d’absolument inédit, qui va faciliter l’accès à l’information produite dans le champ de l’art contemporain au Québec et au Canada, tout en assurant sa valorisation dans de nouveaux milieux à travers le monde. »


L’entrepôt numérique e-artexte a pour l’instant l’ambition plus grande que sa collection, qui se résume à une cinquantaine de documents en format « pdf ». Les derniers à avoir fait leur entrée dans cette réserve virtuelle portent sur la proposition artistique de Cliff Eyland, baptisée Venetian Proposal ainsi que sur la 5e exposition internationale d’estampes numériques miniatures, imaginées par un collectif d’artiste à Ottawa en 2010. « C’est un début, et cela va aller en augmentant au fil des ans et de l’appropriation de cet outil par le monde des arts visuels et de l’édition », résume John Latour, responsable de l’information chez Artexte, en précisant que, l’automne dernier, plusieurs directeurs de musées canadiens ont pris part dans ses locaux à une formation pour apprivoiser ce fragment d’avenir qui commence à s’écrire aujourd’hui, un livre, un catalogue d’exposition, un dossier d’artiste à la fois, une thèse numérique à la fois.

 

Une diffusion pour résister


Numériser la connaissance, dans un domaine hyperspécialisé et hautement créatif incarné par les arts visuels, pour la rendre accessible à un grand nombre, et surtout à une génération montante dans une époque en mutation où l’information se traque plus sur la Toile par l’entremise d’un ordinateur que dans une bibliothèque en passant par un terminal informatique : l’idée est bien de son temps, mais pas seulement.


Cet entrepôt numérique pour savoir universitaire vient également nourrir ce projet en formation lente depuis le milieu de 1990 qui consiste à rendre accessible à tous, gratuitement et sans contrainte, toutes les publications qui émanent du monde de la recherche publique. Ce qui n’est pas toujours le cas, rappelle Jean-Claude Guédon, professeur de littérature comparée à l’Université de Montréal et surtout fervent défenseur du libre accès à cette information publique qui, dans les dernières années, s’est retrouvée au coeur d’un système de diffusion payant et contraignant, dont le cadre a été posé par de puissantes maisons d’édition et de revues spécialisées. Ce commerce se fait d’ailleurs dans un tout plutôt paradoxal : ces publications reposant sur des recherches financées par les fonds publics, pour être accessibles à tous dans les bibliothèques publiques, doivent être achetées à prix fort, avec d’autres fonds publics, contribuant du coup à faire grossir des groupes d’éditeurs mondiaux - Reed Elsevier, Gordon and Breach, Springer, en font partie -, rappelle M. Guédon, et entretenir un modèle de plus en plus néfaste à la libre circulation des idées. Surtout dans un contexte de restrictions budgétaires.


« C’est un système qui s’est mis en place tranquillement dans les dernières années et que les principaux acteurs qui en profitent ne souhaitent pas remettre en question, dit M. Guédon. Aujourd’hui, les effets pervers de cette dynamique, l’ineptie de ce contexte de diffusion de l’information scientifique, universitaire ou même issue du monde de l’art, ne peuvent plus être ignorés. Le libre accès nous rappelle que la connaissance qui est produite dans une université, ou dans un laboratoire de recherche subventionné, est payée par tout le monde, et elle doit donc être accessible à tout le monde. »


Un principe de base qu’e-artexte souhaite inscrire dans les univers numériques, pour se montrer bien de son temps, oui, mais aussi pour mieux coller au trait de caractère principal de la sphère culturelle que l’organisme cherche à documenter : l’avant-garde.

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