Don McCullin, le photographe des ténèbres

Don McCullin, Turkish defender leaving the side-entrance of a cinema, Limassol, Cyprus, 1964.
Photo: Don McCullin/Contact Press Images Don McCullin, Turkish defender leaving the side-entrance of a cinema, Limassol, Cyprus, 1964.

« Parfois, quand je me promène dans les marais du Yorkshire, ou dans le Hertfordshire, le vent souffle sur les herbes et je crois entendre les gémissements des soldats le long de la route d’An Loc au Vietnam. » Ce témoignage du photojournaliste Don McCullin, en 1979, en dit long sur ce que le visiteur s’apprête à voir et à ressentir en présence de ses oeuvres, réunies pour une première fois au Canada.

Il s’agit d’une rétrospective sans précédent au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), institution qui n’avait, jusqu’ici, jamais consacré une exposition individuelle à un photographe britannique contemporain. 134 clichés issus des principales séries de McCullin retracent son parcours sur près d’un demi-siècle. Toutes les salles dédiées au dessin, à l’estampe et à la photographie ont été mobilisées pour l’occasion ; elles accueillent sans ordre chronologique apparent une sélection de tirages issus des zones de conflit couvertes par McCullin au cours de sa carrière.

Un texte liminaire accompagne chaque série et dirige le visiteur tout au long de sa déambulation ; une attention non négligeable - même si la chose est fréquente en contexte muséal - pour saisir toute la portée de ce travail. Dans les salles plus spacieuses s’ajoutent les magazines qui, à l’époque, ont publié en exclusivité ses clichés, mais également des tirages inédits, non encadrés.


Don McCullin a couvert les guerres civiles sur quatre continents, assumant ce rôle clé au risque de sa vie, de 1964 à 1985. Chez lui, l’émotion vive est préférée à l’instant décisif. Aussi, la charge émotive de ces photos est telle que tout ce qu’on y décèle cherchera à violer le regard. Or l’intention de McCullin est claire : il ne s’agit pas d’infliger au regardeur un souvenir intimidant, mais une obligation consciente.


Oeuvre engagée


Réunir au sein d’un même cliché la vision du peintre et du photographe, voilà tout l’art de McCullin, lequel poursuit, à sa manière, l’oeuvre engagée des peintres Otto Dix et Francisco de Goya en témoignant de l’atrocité des champs de bataille. Le photographe semble parfois s’inspirer de scènes religieuses de par la complexité des compositions et les clairs-obscurs dramatiques : une descente de croix du Christ, par exemple, dans la célèbre photo d’un marine blessé aux jambes, soutenu par deux camarades durant l’offensive du Têt (Hué, Vietnam, 1968). Ailleurs, une Vierge à l’enfant, évoquée par une jeune mère chétive tenant péniblement son enfant mourant dans un simple drapé (Biafra, 1968).


Comme le souligne l’écrivaine et critique Susan Sontag en introduction à la publication de la Maison européenne de la photographie à Paris (2001) : « Dans la grande tradition du photojournalisme, que l’on appelle parfois “ photographie engagée ” ou “ photographie de la conscience ”, l’ampleur, la franchise, le caractère intime, inoubliable et poignant du travail de Don McCullin n’ont jamais été surpassés. »


Du travail essentiel de reporter photo sur les lieux de guerre à l’oeuvre dramatique qui en résulte, McCullin est très clair sur la posture de l’artiste : lui est photographe, point. N’empêche. À la critique qui lui reproche souvent ses tirages trop sombres, il répondra que ses choix de tonalités jouent le rôle de témoin et de mode d’expression dans son oeuvre. Un choix assumé, en somme, et d’autant plus noble qu’il invite à son tour à une proximité avec le sujet. Chose certaine, dans les salles d’un musée, leurs qualités artistiques deviennent manifestes.


Qualités humaines


Pour la petite histoire, Don McCullin voit le jour en 1935 dans Finksbury Park, un quartier malfamé au nord de Londres. Ses tout premiers tirages témoignent déjà de la misère et de la pauvreté de son quartier et donnent le ton à ce qui le rendra plus tard célèbre. En 1954, McCullin est envoyé au service militaire en tant qu’assistant photo au sein de la Royal Air Force. En 1958, il photographie les membres d’une bande de voyous, les « Guvnors », dans le quartier qui l’a vu naître. Quand le gang est impliqué dans le meurtre d’un policier, McCullin vend ses clichés à The Observer, ce qui lance inévitablement sa carrière de photojournaliste.


Il couvre sa première guerre civile à Chypre en 1964 ; une expérience bouleversante qui mettra toutes ses qualités humaines à l’épreuve et formera définitivement son caractère téméraire, voire héroïque. En 1965, il rejoint le Sunday Times Magazine, avec qui il collabore exclusivement pendant 18 ans. Il rapporte ainsi successivement du Congo, du Biafra, du Cambodge, du Liban, de l’Irlande, du Bangladesh, d’El Salvador et du Moyen-Orient les images de guerre qui lui valent de nombreux prix, dont deux de la fondation World Press Photo. Don McCullin devient l’un des plus grands photographes de guerre de l’histoire.


Depuis la fin des années 1980, ses plus récentes séries photographiques délaissent les champs de la mort pour les paysages bucoliques de la légende arthurienne, à la recherche de paix intérieure : « Le paysage est devenu, en quelque sorte, un instrument de guérison destiné à me faire oublier les guerres, les révolutions et les enfants mourants », confie le photographe en 2011. Il quittera Londres vers 1983 pour trouver refuge dans la campagne du Somerset, où il vit actuellement.


Collaboration spéciale