Pérou - La face cachée de la culture andine

Lambayeque, masque funéraire, 750-1375 ap. J.-C.
Photo: Joaquin Rubio Lambayeque, masque funéraire, 750-1375 ap. J.-C.

Construit sur plus de 3000 ans d’histoire et plusieurs riches civilisations s’abreuvant aux mêmes mythes fondateurs, le Pérou se dévoile dans toute sa diversité dans Pérou : royaumes du Soleil et de la Lune, une exposition qui embrasse la culture andine depuis ses tout premiers balbutiements jusqu’aux temps modernes.


C’est à un dialogue entre les siècles que nous convie cette présentation du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) qui réunit 370 oeuvres d’art glanées auprès de 40 collections privées et publiques, dont plusieurs provenant du musée national du Pérou à Lima. Poteries peintes, sculptures, céramiques, riches ornements d’or et d’argent et textiles précolombiens sont regroupés dans un parcours ponctué d’un bref regard sur l’art colonial et la production artistique péruvienne de l’ère moderne.


Cette cohabitation inusitée permet de déceler les traces indélébiles laissées par des archétypes qui ont traversé les siècles et qui continuent de nourrir l’identité péruvienne, en dépit de l’évangélisation tous azimuts, de la conquête espagnole et du métissage des populations.

 

Ancêtres des Incas


D’emblée, ce survol de trésors déboulonne quelques mythes et écorche au passage la vision très « Hergé » des Incas, nourrie chez les Occidentaux par le Temple du Soleil, et l’histoire racontée par le prisme déformant des conquistadors. On impute aux Incas, qui régnèrent au XVe siècle sur un empire qui s’étendait de la Bolivie au sud du Chili et de l’Équateur au Brésil, l’exclusivité des sépultures remplies d’or, des rites sacrificiels et l’adoration du Soleil.


« Le mythe de l’or inca provient plutôt des civilisations antérieures du nord du Pérou, comme les Chimus et les Lambayeques, qui étaient les maîtres de l’or et de l’argent, mais qui ont été conquis et assimilés. Les Incas eux-mêmes ont pillé des sépultures plus anciennes, non seulement pour ce qu’elles contenaient, mais pour perpétrer ce culte des ancêtres qui était un rituel hérité des temps anciens », explique Victor Pimentel, conservateur de l’art précolombien au MBAM et archéologue.


Constitué à 90 % d’objets trouvés dans les sépultures, ce condensé du Pérou ancien déploie vases et sculptures remontant aux civilisations Cupisnique (1200 à 200 av. J.-C.), Chavin (900-200 av. J.-C.), Nazca, (1-700 ap. J.-C.), Mochica (100-800 ap. J.-C.), puis Chimu (900 à 1476 de notre ère), Lambayeque (700 à 1375 ap. J.-C.) et finalement à la plus connue mais très brève civilisation Inca (1450-1532 ap. J.-C.), décimée après l’arrivée des Espagnols.


Regroupée dans une salle, une collection de gobelets finement travaillés, de pendentifs, de couteaux sacrificiels, d’ornements de tête, de parures sophistiquées et de masques funéraires en or et en argent, issus des civilisations Mochica, Chavin ou Chimu, illustre dans toute sa splendeur le savoir-faire de ces prédécesseurs des Incas qu’étaient les maîtres chimus et lambayeques de l’or jaune et de l’or blanc.

 

Une icône péruvienne


Devenu une icône péruvienne, le fameux ornement de tête en forme de poulpe présenté pour la première fois hors du Pérou est d’ailleurs une oeuvre mochica. Pillé dans une tombe de La Mina en 1988, l’objet, détenu un moment par un collectionneur costaricain, a été retrouvé par Scotland Yard et rétrocédé en 2006 au Pérou. Le trésor, incrusté de turquoises péruviennes et de coquillages, représente le dieu décapiteur, une divinité dont l’effigie décorait les murs de plusieurs temples mochicas. C’est aussi chez ce peuple que culmina la pratique du rite sacrificiel, que l’on attribue pourtant souvent aux seuls Incas.


Une salle complète est cependant dédiée aux artefacts incas, déployés sur des blocs asymétriques rappelant l’architecture propre aux maîtres de Cuzco. S’y déclinent des figurines d’or et d’argent, mais aussi de nombreuses poteries, dont celle en forme d’amphore propre à l’Empire inca. On peut y voir un quipu, système de cordelettes qui, dans cette civilisation privée d’écriture, était l’ultime outil administratif utilisé pour recenser les données sur l’économie et la société.

 

Royaumes du Soleil et de la Lune


C’est dans le travail très typé de la poterie que l’on découvre, en début de parcours, la conception tout à fait unique du monde que partageaient ces civilisations andines. La vénération du culte des morts se décline sur les vases et les urnes, ornés de scènes à caractère sexuel entre défunts et vivants, et d’êtres surnaturels, tous crocs dehors. « Le culte des ancêtres est fondamental chez ces civilisations où se poursuit un dialogue constant avec les anciens, qui sont vénérés et dont les momies continuent d’être intégrées à certains rituels », explique Victor Pimentel.


Les bouteilles à anse en forme d’étrier, un objet fétiche déposé dans les sépultures, ont traversé les siècles et les cultures. Avec ses deux anses réunies en un seul goulot qui fertilise le sol, l’objet symbolise cette dualité omniprésente dans la conception ancestrale de l’univers, explique Pimentel. Soleil et Lune, or et argent, ombre et lumière, morts et vivants… Autant de duos inséparables qui peuplent la mythologie de ces peuples depuis la nuit des temps.

 


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Braconniers de la mémoire


L’archéologie est devenue la seule façon de réécrire l’histoire des civilisations andines, considérées comme l’un des six berceaux de l’humanité, au même titre que la Mésopotamie, l’Inde, la Chine, l’Égypte ancienne et le Mexique. Toutefois, les trésors du Pérou sont l’objet de convoitises depuis des siècles et ce pays est encore aujourd’hui le plus pillé au monde, après la Bolivie et le Mexique. « Le poulpe en or est devenu une icône de la lutte contre le pillage, soutient Nathalie Bondil, directrice du MBAM. Les objets sont les seuls témoins d’un riche patrimoine immatériel que les saccages et les pilleurs font disparaître. En ce sens, ils sont des braconniers de la mémoire. » L’hémorragie liée au trafic d’art, qui a culminé à la fin des années 80, pose toujours une menace sérieuse pour le patrimoine péruvien.

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