Leurres plus vrais que nature

Thomas Demand, Pacific Sun, 2012.
Photo: © Thomas Demand, VG Bild-Kunst, Bonn/SODRAC, Ottawa Thomas Demand, Pacific Sun, 2012.

Le travail de Thomas Demand est pour ainsi dire une valeur sûre. Son propos critique sur notre rapport au monde par le truchement des images doublé d’un savoir-faire stupéfiant donne à cette production une force indéniable capable de convaincre même les esprits les plus rétifs. Alors que l’artiste allemand de réputation internationale est surtout connu pour ses photographies, la DHC/ART montre de son travail une sélection de films dans une exposition qui à ce jour au Canada est la plus importante qui lui soit consacrée.


Un avant-goût de cette production filmique a été donné en 2006 au Musée d’art contemporain de Montréal, qui avait présenté Tunnel (1999), dans le cadre de l’événement Montréal-Munich. Contrairement à celui-là, les six films présentés à la DHC/ART sont, sauf exception, produits par la technique d’animation image par image, un corpus consistant que le commissaire John Zeppetelli, en dialogue avec Demand depuis cinq ans, a complété avec une série de photographies, nous permettant ainsi d’apprécier les deux volets du travail de l’artiste.


Qu’elles soient des films ou des photographies, les oeuvres de Demand empruntent le même exigeant modus operandi. L’artiste s’intéresse à des lieux qui ont déjà été représentés sous forme d’image dans les médias ou captés par des caméras de surveillance, des images déjà vues qu’il revisite en en réalisant des répliques grandeur nature en papier et en carton pour ensuite les (re)photographier ou en faire des films. Ces lieux ont souvent été rendus significatifs pour les événements qui s’y sont tenus. Tunnel, par exemple, entraînait avec sa caméra le spectateur là où lady Di a trouvé la mort en 1997.

 

Scènes banales


L’entreprise de l’artiste a quelque chose de paradoxal et met en relief plusieurs enjeux qui jalonnent l’histoire de la photographie. Demand puise auprès d’images ayant capté sur le vif un événement et il procède ensuite à une décélération et à une distanciation méticuleuse de ce rapport, en apparence, immédiat aux choses. En même temps, dans sa réalisation des répliques en papier - de véritables sculptures que l’artiste détruit après coup -, Demand semble chercher à s’approcher au plus près des lieux, voire à y débusquer un détail qui aurait échappé à l’attention, et surtout à investir la matérialité de l’image.


Cette ambiguïté est fortement ressentie devant les images, même devant des scènes d’une grande banalité. C’est le cas de Recorder (2002) et d’Escalator (2001) qui amorcent le parcours à la DHC/ART, deux films en boucle animés image par image. Le sujet du second film se rapporte à une scène de crime à Londres qui fut captée par une caméra de surveillance. De cette source, comme pour toutes les autres d’ailleurs, Demand évacue les présences humaines pour ne conserver que les lieux et son mobilier, très vraisemblables bien qu’ils soient faits de carton. Volontairement, l’artiste a omis de rendre les détails de textures, d’inscriptions ou de marques, dévoilant ainsi l’artifice pour le regardeur pourtant subjugué.


Il en va ainsi d’ailleurs pour la présentation même des oeuvres, traitée avec grand soin à la DHC/ART, qui permet au cours de la déambulation de voir l’arrière des écrans, d’entendre le cliquetis d’un puissant projecteur, bref de révéler l’arrière du décor. En guise d’intervention in situ, un papier peint au mur ayant un motif de rideau photographié (préalablement conçu en papier) couvre l’ensemble des salles du 451, rue Saint-Jean. Cette fausse dissimulation rappelle de la sorte aux visiteurs que le contexte artistique où il se trouve n’est pas neutre. De même, il s’avère impossible de vraiment verser dans la simulation, quoique ce soit bien cela que le travail veuille provoquer au départ.

 

Croyances


De croyances il est en effet question dans cette production, qui fait sa richesse en multipliant les manières d’en traiter. Les histoires rattachées au lieu que l’artiste entreprend de reconstituer ont souvent à voir avec la falsification, le mensonge ou la recherche, vaine, de la vérité. C’est là un des noeud du film Yellowcake (2007), un plan-séquence sans animation, entouré de la série de photographies Embassy (2007) qui nous fait entrer dans l’ambassade de la République du Niger en banlieue de Rome, laquelle fit l’objet d’un vol la veille du jour de l’An, en 2000. D’autres éléments donnent du piquant à l’intrigue (de l’uranium, Saddam Hussein et du papier à lettres officiel contrefait) qu’un texte mural explique, mais que les images s’efforcent de garder allusive.


Les trois autres films sont présentés dans le second espace de la DHC/ART, dont deux sont parfaitement magistraux. Pacific Sun (2012) est la plus récente réalisation, qui reprend un moment chaotique arrivé dans un bateau de croisière frappé par une tempête, scène filmée par une caméra de surveillance et diffusée ensuite de manière virale sur YouTube. Cette oeuvre est, sur le plan technique, un véritable exploit pour avoir donné un mouvement réaliste à une multitude d’objets en pagaille qui, au final, sous nos yeux, semblent mués par une force magique.


Une action dénuée d’histoire ou d’intrigue, semble-t-il, fait pourtant le sujet de Rain (2008), une projection monumentale montrant, et faisant entendre, un plan serré de la pluie tambourinant sur le sol. Le même processus artisanal préside ici - quelques milliers d’images et du vulgaire papier d’emballage de bonbons -, suscitant une fascination qui redouble celle ressentie devant le simple phénomène de la pluie. La dimension contemplative engagée par ces images se profile d’ailleurs souvent dans la production de Demand qui, plus que féru des faits, se plaît aussi à révéler le travail de construction de la mémoire, un aspect que cette exposition de haut calibre ne manque pas aussi de soulever.


 

Collaboratrice

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