Irene F. Whittome, entre le vide et le plein

« Pour la première fois, dit-elle, une œuvre me montre une direction. La réapparition de Room 901 s’est faite hors de mon contrôle », affirme Irene F. Whittome.
Photo: Marianne McEwen « Pour la première fois, dit-elle, une œuvre me montre une direction. La réapparition de Room 901 s’est faite hors de mon contrôle », affirme Irene F. Whittome.

Prix Borduas 1997, un demi-siècle de carrière derrière elle, Irene F. Whittome s’est exprimée sur plusieurs techniques, de l’estampe au dessin, de la peinture à la sculpture. Ses moments charnières, ce sont ceux où elle a fait le vide. À l’instar du projet qui remplit les premières semaines de 2013, né… il y a trente ans.


Trois expositions simultanées : le début d’année d’Irene F. Whittome, grande dame de l’installation et de l’art conceptuel québécois, ne se fait pas à petits pas. Or celle qui vient d’atteindre le cap des 70 ans ne carbure pas au travail à la chaîne.


Hyper-productive ? Irene F. Whittome est plutôt du genre à laisser les choses se pointer : plutôt posée et sage, calme comme l’âme zen qui semble l’habiter, patiente comme l’archétype de la tortue qu’elle s’est appropriée…


« Je suis quelqu’un d’instinctif, disait-elle lors d’une rencontre cette semaine dans son pied-à-terre de la rue Laurier. Je laisse les choses arriver ; après, je vois si ça fonctionne. Dans mon travail, le rituel et le côté expressionniste se croisent souvent. »


Toujours entre deux, Irene F. Whittome, elle qui partage sa vie entre la solitude de la campagne et la densité du Plateau Mont-Royal.


L’événement Whittome, qui prend place dès cette semaine, s’étend en deux quartiers : dans le Mile-End, au centre Occurrence et à la galerie Simon Blais, la galerie de l’artiste depuis 2005, ainsi qu’au centre-ville, à l’espace Vox. Le triplé n’est pas une rétrospective, même si on expose du travail vieux de trente ans. Plutôt une réévaluation, avec un soupçon d’inédits. À la source de cette mise à jour : Room 901, une intervention dans un local vide de Montréal de 1980 à 1982, dont ont découlé un ensemble de 1500 photos, de « boîtes-maquettes » et un film.


« Pour la première fois, dit-elle, une oeuvre me montre une direction. La réapparition de Room 901 s’est faite hors de mon contrôle. » La nouvelle direction l’amène, entre autres, à exposer pour la première fois dans un centre d’artistes. Tout un paradoxe pour celle qui a eu sa première rétrospective à moins de 40 ans, en 1980.


La résurrection de Room 901 a d’abord été proposée par Yves Lacasse, conservateur retraité du Musée national des beaux-arts du Québec. Marie-Josée Jean, directrice de Vox, a pris le relais, et c’est sa volonté de réévaluer l’installation-performance qui est à l’origine du présent événement.


L’exposition à Vox, intitulée Room 901, et celle chez Simon Blais, Aftermath, sont toutes deux imprégnées de l’insensé projet, animé par le besoin de faire le vide. Le volet à Occurrence s’apparente davantage à une trouvaille archéologique : les peintures à l’huile regroupées sous le titre Bestiaire n’ont pratiquement jamais été vues depuis leur réalisation dans les années 1960.


Lili Michaud, directrice d’Occurrence, a voulu exposer les huiles dès que l’artiste les lui a montrées. « Je n’avais pas été aussi enthousiaste depuis longtemps. On est toujours excité de découvrir des jeunes artistes, mais là, on est devant du travail nouveau, qui sort de son entrepôt. »


Portés par des figures mi-humaines mi-animales, les tableaux lui ont paru très actuels. Ce sont des autoportraits qui étonnent en regard de la sobriété de la pratique connue de l’artiste. Ils révèlent cependant son amour de la nature et sa quête de l’essentiel. « Ces autoportraits datent de l’époque de Bacon, de Dubuffet, dit la principale intéressée. J’ai été inspirée par The Hero with a Thousand Faces de Joseph Campbell, et par cette idée que chaque individu doit faire une sorte de voyage pour se trouver. »


Croix noire


Les oeuvres de Room 901 ont été exposées trois fois dans les années 1980, dont la première avait pris ancrage, déjà, dans trois lieux de Montréal : au Musée d’art contemporain, à la défunte galerie Yajima et à l’atelier de l’artiste, le même sur lequel elle avait travaillé pendant plus de 600 jours. L’intervention, à la fois émotive, constructiviste (du Malevitch, presque), picturale, architecturale et minimaliste, a tourné autour du tracé d’une croix noire.


« Comment présenter une oeuvre qui témoigne d’un tournant de ma vie ? dit-elle au sujet de ce travail aussi autobiographique. Dans toutes les photos, ce qui est évident, c’est la colonne. C’est moi, c’est ma relation avec l’espace vide. »


Room 901 fait partie de ses moments charnières, ses « interstices » qui lui ont permis de se ressourcer dans « l’autonomie et la paix ». Seuls trois autres épisodes lui sont aussi chers, dont le Musée des traces (1989), qui avait transformé un ancien garage en cabinet des curiosités, et son actuel retrait dans une ancienne carrière de granite de Stanstead, en cours depuis 2004.


« J’ai un côté rebelle », admet celle qui a déjà qualifié les institutions d’« environnement hostile ». Peur d’être muséifiée, et pourtant redevable aux musées. Un autre paradoxe chez celle qui travaille l’idée de la collection et de la trace, qui aime évoquer le savoir et la mythologie. L’appellation « musée whittomien » était de mise dans les années 1990. Les contraires sont un peu son leitmotiv.


Énergique et patiente ou, comme le dit Lili Michaud, « force intellectuelle et douceur physique, solitaire et solidaire », Irene F. Whittome fusionne les identités. Initiée à l’art par la culture haïda de sa Colombie-Britannique natale, elle n’a pourtant pas d’origines autochtones, mais néerlandaises. Le « F » de son nom n’a rien à voir avec le traditionnel middle name, mais avec la rivière Fraser où, enfant, elle a failli laisser sa peau.


« J’ai toujours cherché l’équilibre. C’est dans les moments critiques, quand ça basculait un peu d’un côté, que je choisissais ces lieux interstices. Ma force vitale est d’aller au bout de moi-même et de sentir cette libération », dit-elle.


 

Collaborateur


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En quelques dates

1942: Irene Whittome naît à Vancouver.
1968: elle s’établit à Montréal, après un long séjour à Paris.
1979: première intervention dans un espace vide, à New York, dans l’ancienne école appelée à devenir le P.S.1.
1980: Irene Whittome 1975-1980, première rétrospective mise en circulation par le Musée des beaux-arts de Montréal.
2000: Bio-fictions, exposition majeure au Musée du Québec.