L’artiste, le maître artisan et la mémoire du savoir-faire

L’artiste Marc Dulude (à droite) au travail avec le père et les fils Gagnon.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir L’artiste Marc Dulude (à droite) au travail avec le père et les fils Gagnon.

Inverness — Depuis deux ou trois ans, le pittoresque village d’Inverness est le détour obligé, mais combien apprécié, d’une nouvelle génération de sculpteurs dont les œuvres d’art public, entre autres, s’incarnent par les métaux. Ils y vont pour l’Atelier du bronze, une petite entreprise familiale spécialisée dans la fonderie d’art, une des deux seules au Québec. Rare de son espèce, l’Atelier l’est, au dire des principaux intéressés, autant pour son expertise que pour sa générosité. Incursion dans le havre de ces travailleurs de l’ombre, des artisans du bronze et de l’aluminium.

L’artiste Marc Dulude ne s’est pas fait prier pour nous parler de l’Atelier du bronze et de la famille Gagnon, ses artisans. Alors que nous franchissons les derniers kilomètres de route vallonneuse en direction d’Inverness, il y va d’une autre expression élogieuse : «C’est du monde tellement vrai.» Cette qualité, en laquelle notre époque ne semble plus croire, est au cœur d’une relation d’abord professionnelle motivée par la réalisation d’œuvres d’art.
 
En l’espace d’un an, l’Atelier est devenu pour Marc Dulude un partenaire majeur de ses projets, des œuvres d’art public rattachées à la Politique d’intégration des arts à l’architecture, dite « politique du 1 % ». Ce sont quatre concours, avec des jurys différents, que l’artiste a remportés, lui qui, il y a à peine quelques mois encore, se concentrait exclusivement sur sa production personnelle. Par leur envergure, ces projets s’avèrent tout un saut dont la particularité est de transformer le travail individuel en collectif, faisant de l’artiste, suggère Marc Dulude, «un chargé de projet».
 
Un grand jour s’annonce donc pour l’artiste, qui se rend à Inverness pour l’assemblage d’une de ses œuvres. Destinée à l’école de la Mosaïque à Montréal, la sculpture représente un bouleau dont chaque tronçon de bronze coulé doit être soudé pour s’élever jusqu’à plusieurs mètres dans les airs. Seule la configuration improbable de l’une de ses branches troublera le réalisme de l’arbre.
 
Famille… élargie

C’est vendredi et l’atelier, qui devait être plus tranquille, est néanmoins fort animé. Denis, le père, et un des fils, Jean-François, nous accueillent. Les paroles échangées se font dans le bruit des machines, le vrombissement de moteurs des outils de soudure et de ponçage frottant les matières dures et brillantes. Plus loin, l’autre fils, Pierre-André, refaçonne des textures tandis que Marilène, la fille, se concentre sur une sculpture dans la section consacrée aux patines.
 
«Les enfants ont choisi la fonderie. Ils ont baigné dedans toute leur enfance», raconte le père qui, en 1989, a délaissé la production porcine qui l’avait attiré dans la région du Centre-du-Québec pour mettre sur pied l’Atelier du bronze. Depuis, l’entreprise compte 15 autres employés, formant une famille élargie pour qui le savoir-faire se passe de main en main. «J’ai appris de mon père, explique Pierre-André pendant une pause. Je transmets à mon tour. Je suis constamment en formation avec les employés, à montrer des méthodes de travail.»
 
D’ailleurs, ça s’affaire autour sur des établis encombrés ; le travail ne manque pas. À côté des bruyantes opérations de finissage, une douceur enveloppante émane de la section où la cire est coulée dans les moules, préparés ailleurs. Rien à voir avec la dureté olfactive, disons chimique, qui se dégage de la pièce suivante réservée au trempage de céramique. Au fil de la visite, différentes sculptures, coulées ou à l’état de moule, s’offrent à la vue, dont quelques œuvres de Jordi Bonet, mort en 1979, dont seul l’Atelier a maintenant la charge de s’occuper.
 
Nouveaux besoins

Des artistes importants sont déjà passés par là : Pierre Granche, Gilles Mihalcean, Jean-Pierre Morin… L’entreprise a donc une expérience reconnue que le paternel n’hésite pas à souligner: «On fait ça depuis 24 ans. On fait de tout.» Ce «tout», aujourd’hui, comprend encore les bronzes traditionnels, bustes et personnages, mais aussi les projets soumis par cette nouvelle génération d’artistes, qui se présente, elle, avec d’autres besoins.
 
«Quand ils arrivent ici, surtout les plus jeunes, comme Marc, qui ont dans la trentaine, ils regardent la shop, pis ils ont un grand sourire jusque-là. Pis là, on part à rire ensemble et le projet part comme ça», dit Denis Gagnon, un brin amusé. Cette candeur plaît à la maison, qui y décèle la créativité, un appel à sa propre inventivité. «C’est sûr qu’ils ont beaucoup d’idées. C’est de savoir c’est quoi la meilleure méthode pour les fabriquer», poursuit Jean-François, visiblement stimulé de pouvoir « apporter des solutions techniques».
 
D’un projet à l’autre, les demandes diffèrent, incluant parfois de l’assemblage, du chromage ou du découpage de métaux au laser, permettant la fabrication de pièces plus volumineuses. « Je dirais, précise Denis, que c’est un nouveau service qu’on offre ici à l’Atelier, mais qui est venu tout seul, suite à des sculpteurs qui voulaient avoir une sculpture en bronze, mais qui voulaient avoir un petit peu de métal en feuille. Pis là, c’est rendu que les projets, c’est juste du métal en feuille, il n’y a plus de coulée. »
 
D’autres fabricants de la région sont ainsi appelés en renfort et Jean-François sait à quelles portes frapper pour «agencer les forces de chaque shop». «Elles sont toutes dans le coin, ajoute le père. À Thetford Mines, à Victoriaville, à Plessisville… y’a tout ce qu’il faut pour travailler le métal. […] C’est du monde qu’on connaît depuis 20 ans. Il y a un gros rapport de confiance, pis on sait que l’ouvrage va être correct.»
 
Que le travail soit bien fait, c’est une certitude que peuvent avoir les artistes à l’Atelier du bronze. «Il faut que les artistes repartent d’ici avec le sourire», conclut Jean-François, la fierté visible sur son visage.

 
Collaboratrice

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Ces artistes qui ont adopté le bronze

Catherine Bolduc, qui réalise des œuvres proposant des traversées du miroir, a été marquée par l’ouverture des artisans de l’Atelier « à dépasser les limites techniques du métier ; ils n’ont pas peur de détourner un peu ces techniques et d’être inventifs pour respecter les intentions des artistes» [...] «[L’œuvre L’autre côté de la Voie lactée] impliquait des expertises différentes [trois métaux et plusieurs techniques], et ils ont su réaliser chacune des parties, tout assembler et l’installer sur le mur de briques extérieur [...]».
 
Les sculptures de Patrick Coutu empruntent à des modèles mathématiques ou suivent une évolution organique. En tous les cas, l’artiste doit régulièrement se tourner vers l’Atelier du bronze, où il trouve une grande ouverture «même quand c’est casse-gueule». Il apprécie d’avoir accès aux locaux, et à l’expertise, pour travailler sur ses pièces, exigeantes pour les chemins de coulées, et «faire des tests pour les patines».
 
Le duo Cooke-Sasseville a su par son travail introduire un humour mordant à l’art public, rôle qu’il prend très au sérieux. Le soutien de l’Atelier pour tous les aspects techniques (de la conception à l’installation) et son savoir-faire s’avère précieux. «Chaque œuvre est en quelque sorte un prototype qui doit répondre à des exigences pointues ; une erreur de conception ne peut être envisageable en art public.»
 
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Incursion photographique dans le havre de ces travailleurs de l’ombre, des artisans du bronze et de l’aluminium. (Photos: Yan Doublet Le Devoir)


















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