Un projet tissé serré

Dans son tri des collections du McCord, Marie-Claude Bouthillier a porté son attention sur « des objets, qui paraissaient familiers ».
Photo: Delphine Delair Dans son tri des collections du McCord, Marie-Claude Bouthillier a porté son attention sur « des objets, qui paraissaient familiers ».

Le Musée McCord prend un coup de jeune ! Dans sa programmation, faut-il préciser. On ne parle pas de la série Jouets mise en place depuis deux ans, mais de cette ouverture de plus en plus affichée envers les pratiques actuelles. Pour une institution riche en objets du XIXe siècle et vouée à la préservation des moeurs d’époques révolues, l’exposition Familles inaugurée il y a quelques jours lance une nouvelle ère.

Le musée d’histoire canadienne accueillait cet automne sa première artiste « en résidence », Marie-Claude Bouthillier, avec l’objectif de jeter un regard frais sur les collections du McCord. Le résultat en est l’expo Familles. Les courtepointes, ceintures fléchées, couvre-lits et jeux de plateau tirés des réserves forment le noeud de la présentation. Sous l’oeil de cette peintre qui a souvent manifesté une grande sensibilité pour les textiles, ces objets sont devenus des pièces d’art gestuel, de simples compositions géométriques et chromatiques. L’éclairage tamisé et la présence de vitrines, deux aspects imposés compte tenu de la fragilité des morceaux d’étoffe choisis, confèrent à cette exposition d’art actuel une teneur dramatique pas inintéressante.


En 2011, le Musée McCord avait déjà marqué un grand coup en permettant à un artiste ontarien, Luis Jacob, de fouiller dans ses coffres. Le projet qui en avait découlé invitait à réfléchir à ce qui mérite d’être regardé et conservé. L’expo L’oeil, la brèche, l’image avait été parmi les meilleures du Mois de la photo. Ce fut en tout cas une collaboration d’histoire et d’art actuel qui a visiblement donné la piqûre. Le programme Artiste en résidence en est la suite.


Le choix de cette première résidente, Marie-Claude Bouthillier, correspond bien à cette idée de soumettre l’objectivité d’un patrimoine à la subjectivité d’un regard. Sa peinture très personnelle, marquée du motif récurrent de sa longue chevelure et, à l’occasion, des initiales de son propre nom, ne fait pas moins d’elle une artiste rassembleuse. Son projet Le Tarot de Montréal, en 2010, lui avait permis de réunir une vingtaine de ses pairs. Marie-Claude Bouthillier, faut-il le rappeler aussi, est un digne membre de la grande famille du centre Clark.

 

La part des autres


Familles, le titre, lui sied bien. Dans son tri des collections du McCord, Bouthillier a porté son attention sur « des objets, qui paraissaient familiers », écrit-elle dans le texte affiché dans la salle du musée. Des objets qui se font écho et dont « chacun porte une part des autres ». Bien que leur fonction d’origine puisse varier, malgré la diversité des matériaux et la disparité des formats, il ressort de l’ensemble une étonnante similitude. « Une unité », dans les mots de l’artiste.


Marie-Claude Bouthillier a néanmoins disposé « ses » objets par catégorie, pour faire ressortir quelques traits distinctifs. Les courtepointes et les couvre-lits, vastes étendues de tissus, se font face, un peu comme s’il s’agissait de séparer filles et garçons avant d’entamer une danse. Les rosaces d’un bord, les grilles de l’autre, deux motifs picturaux pour organiser une surface.


Un peu en retrait, à l’abri des regards, deux « oeuvres inachevées » semblent représenter la part d’insouciance propre à toute famille, à tout groupe. Mais à travers la lorgnette artistique dirigée sur cet artisanat d’antan, l’inachevé prend de la valeur, en tant qu’expérimentation nécessaire et justifiée. C’est du travail d’atelier et il révèle sa part de vérité(s).


Marie-Claude Bouthillier n’a pas agi qu’en commissaire invitée. Sa main d’artiste s’exprime plus d’une fois. La vitrine des ceintures fléchées qui accueille les visiteurs porte sa signature. Il y a huit morceaux de laine, tous d’un rouge dominant. Or, à cause de la manière dont ils ont été suspendus, les uns sur les autres, on a la forte impression qu’il ne s’agit que d’un seul objet. Les extrémités déficelées des ceintures, Bouthillier se les est appropriées. Elles ressemblent à ses propres cheveux et du coup la familiarité de cet assemblage devient un autoportrait, comme ceux qu’elle a déjà peints. Et son regard habite la salle.


Elle est peintre, mais, depuis quelques années, notamment depuis le très apprécié projet Dans le ventre de la baleine (2010), Marie-Claude Bouthillier se fait artiste de l’installation, voire sculpteure. Au McCord, elle propose Hannah, une oeuvre inédite en trois composantes - dont une chaise berçante. Le principal élément est un grand et épais tapis, octogone carrelé rouge et blanc, qui surgit du sol en écho à tous les tissus suspendus, et même aux jeux de solitaire ou de go sélectionnés. Familles prend ici une dimension casanière, devient un univers douillet et pantouflard vers lequel il fait bon retourner. Le Musée McCord joue sans doute ce rôle vis-à-vis des angoisses identitaires qui façonnent l’existence d’un peuple en marche.


 

Collaborateur

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Lier collections et pratiques

Le programme Artiste en résidence, que le Musée McCord lance avec l’exposition de Marie-Claude Bouthillier, vise à mettre en relation les collections de l’établissement avec des pratiques artistiques. Deux projets par année devraient naître de cette initiative. Celui qui suivra Familles, en septembre 2013, fera partie du Mois de la photo à Montréal. L’artiste résident n’est pas encore déterminé, mais il sera choisi, exceptionnellement, par un intervenant extérieur au McCord, soit le commissaire de la biennale photographique.