Des espaces, des regards, tout en proximité

Chih-Chien Wang a toujours été soucieux de l’accrochage de ses œuvres.
Photo: MBAM - Denis Farley Chih-Chien Wang a toujours été soucieux de l’accrochage de ses œuvres.

Pour sa première exposition muséale en solo, l’artiste Chih-Chien Wang a joué la carte de l’installation. Le choix s’avère judicieux pour occuper de ses photographies et de ses vidéos le Carré d’art contemporain, cette salle du Musée des beaux-arts de Montréal dédiée à la création actuelle. Les séquences d’images au mur instaurent rapidement une dynamique fondée sur le double, perceptible autant dans les détails des composantes que dans l’ensemble. À ce dispositif, l’artiste a donné le titre Reflets décalés.


Bien que Chih-Chien Wang ait toujours été soucieux de l’accrochage de ses oeuvres, il développe ici une approche qui se distingue et qui dénote l’importance de ce solo appelé à devenir une étape significative dans son parcours. Dans cette production récente, les oeuvres sont majoritairement datées de 2012, le fil conducteur qui marque le travail de l’artiste depuis près de dix ans est par ailleurs maintenu. Il s’agit du quotidien et de la sphère de l’intimité, thèmes récurrents dans des images qui, pour la plupart, portent à réfléchir sur l’acuité de notre regard sur le monde.

 

Frontières poreuses


Le rapport au quotidien est abordé sous les angles de la vie domestique et celle de l’atelier, plus récemment présente dans les images de l’artiste. La séquence Espace clos se déploie d’abord sur un mur avec des vues de l’atelier et de la maison, des espaces, déduit-on, aux frontières poreuses. Si la maison était auparavant le lieu de travail privilégié de l’artiste, maintenant qu’il occupe un atelier à la Fonderie Darling (voir encadré), c’est l’univers domestique qui le suit. Ce scénario, il est implicite à une vue d’atelier montrant un personnage féminin - sa conjointe, Yushan - qui se détend aux côtés des jouets d’un enfant - le leur.


La séquence élabore une narration qui rapproche des univers et les emboîte sous forme de mise en abyme, comme dans cette image où on voit une photographie partiellement emballée de papier bulle, une oeuvre de l’artiste qui laisse deviner un autre portrait de Yushan. Plus loin, un détail sur une mèche de cheveux captée sur fond blanc, puis une photo du couple dans une accolade ambiguë donnent à penser que la mise en scène est toujours partie prenante, même quand il s’agit de saisir simplement le réel.


Outre ses vues d’intérieur, la séquence intercale des vues extérieures, dont une courte vidéo en boucle qui charme par son paysage de lac embrumé sur lequel vogue une embarcation, dédoublée par la manipulation au montage. Cette invitation à zieuter l’extérieur est par ailleurs cultivée dans la photo d’un cheval nous faisant dos et tournant la tête vers la lumière du dehors. La série se promène d’une image à l’autre entre ces espaces et fait intervenir à certains moments des structures ou des motifs en reflets. Cette première séquence d’Espace clos est d’ailleurs suivie d’une autre, en grande partie identique.


Par ce dispositif, l’artiste exige du visiteur un degré d’attention que lui-même nourrit dans son travail par un exercice accru d’observation. Les portraits que l’artiste présente en diptyque sont de cet ordre, eux qui relatent en chinois - traduit sur le cartel pour notre compréhension - non pas les traits physiques, mais le comportement de personnes croisées, et attentivement regardées à leur insu, dans l’espace urbain.


Aussi, bien qu’il soit question d’intimité, l’artiste ne se referme pas sur la sienne. La double projection des vidéos Brèves rencontres en témoigne. L’artiste porte cette fois, avec une caméra, son regard sur des étrangers rencontrés dans des parcs ou des espaces publics. Les images sont révélatrices du rapport de confiance que l’artiste a dû rapidement établir avec ces modèles trouvés au hasard. Il les scrute longuement de sa caméra, révélant des physiques variés, des visages empreints de gravité. Cette recherche de proximité, Chih-Chien Wang la poursuit aussi avec des arbres dans plusieurs vues entre contre-plongées qui disent combien il se fascine pour eux. Une fascination qu’il rend contagieuse encore ici.


 

Collaboratrice

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Derrière l’expo, un parrainage

Cette exposition est rattachée au programme de parrainage de la Fonderie Darling pour lequel le Musée des beaux-arts de Montréal, à l’initiative de sa directrice Nathalie Bondil, a participé en 2012. 

Avec le soutien financier du MBAM, l’artiste a pu bénéficier d’un atelier et a reçu une bourse de production. En retour, l’artiste offrira une des œuvres produites dans le cadre de ce programme au MBAM, lequel en possède déjà deux dans ses collections. L’exposition a été supervisée par la conservatrice de la photographie Diane Charbonneau.

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Chih-Chien Wang en quelques dates

1970: naissance à Tainan (Taïwan)

1994: diplômé en beaux-arts du Département de théâtre et de cinéma de la Chinese Culture University de Taipei

2002: arrivée à Montréal, où il vit et travaille depuis ce temps

2005: termine une maîtrise en beaux-arts au Département de Studio Arts de l’Université Concordia

2008: première exposition chez Pierre-François Ouellette Art contemporain, galerie qui le représente toujours aujourd’hui

2008: participation à la première Triennale québécoise du Musée d’art contemporain de Montréal

2012: première exposition en solo au Musée des beaux-arts de Montréal