Le leurre efficace de Gubash

Les faux-semblants propose de scruter les notions de vérité et de fiction qui traversent le travail de l’artiste.
Photo: Richard-Max Tremblay Les faux-semblants propose de scruter les notions de vérité et de fiction qui traversent le travail de l’artiste.

C’est vrai et ce ne l’est pas. Le sentiment surgit quand on entre dans l’exposition que le Musée d’art de Joliette consacre à Milutin Gubash. Il est présent dans la fausse salle de cinéma qui accueille le visiteur et qui a l’air bien réelle avec ses rangées de fauteuils. Il se fait insistant plus loin, devant une série de photographies qui jouent sur la splendeur de paysages vallonnés, dominés néanmoins par d’insensées sculptures monumentales. Il se fait, enfin, inéluctable dans les vidéos-témoignages à la teneur dramatique volontairement exagérée qui ponctuent les derniers espaces.

Intitulée Les faux-semblants, l’exposition propose de scruter les notions de vérité et de fiction qui traversent le travail de l’artiste. Vingt-et-une oeuvres réalisées depuis 2005 ont été réunies par la commissaire Marie-Claude Landry. Elles marchent toutes sur le mince fil qui sépare le vrai du faux, que ce soit à travers le mode installation, comme l’apparente salle de cinéma - l’oeuvre Which Way to the Bastille ? (2012) -, la vidéo, la photographie, la performance ou même la peinture.


Milutin Gubash a assis sa pratique dans l’autofiction. Il n’est pas rare ou, plutôt, il est d’usage que ses proches soient appelés à être de la partie. Non pas comme figurants, mais comme véritables acteurs qui jouent leurs propres rôles. Papa et maman ont souvent été au coeur de l’action et le demeurent. Cette fois, apparaissent aussi une vieille tante, l’épouse de l’artiste (et accessoirement directrice du Musée d’art de Joliette) et même la commissaire de l’expo.

 

Identité


Originaire de la Serbie, arrivé à Montréal en 2005, Gubash a toujours laissé son vécu transpercer son oeuvre. Sans être autobiographique, l’exposition Les faux-semblants joue la carte de l’identité de manière importante. Le passé yougoslave de la patrie paternelle, très ancrée dans la construction d’une image, est particulièrement présent.


Les paysages photographiés dans Monument to Communists, de la série Who Will Will Our Will ?, semblent poser la question de l’existence réelle de cette utopie politique versée dans la grandiloquence. Le sujet devient tabou dans la vidéo où la mère de l’artiste interroge une parente, sur l’insistance de son fils, quant à ses souvenirs de la Yougoslavie. Et devant les oeuvres Tito, After Slobodan « Boki » Radanovic - s’agit-il de photos ou de peintures ? -, les doutes, qui se multiplient, prennent une dimension existentielle troublante.


Gubash ne tombe pas dans le drame les deux pieds joints. Entre son approche de metteur en scène et de documentariste, il aime bien incarner le rôle d’idiot, comme le soulignait ma collègue Marie-Ève Charron au sujet de ses sitcoms présentées en début de saison à la galerie Joyce Yahouda. Dans Les faux-semblants, on rit volontiers.


Plutôt habile, la scénographie de l’expo suit une progression digne du crescendo. Plus on avance dans les salles, plus les émotions, rires ou non, nous gagnent. Ceci sous le regard persistant de l’artiste, présent à travers un immense autoportrait dont on ne sait s’il faut se méfier. Au sous-sol du musée, en conclusion, le Gubash autoritaire descend de son piédestal dans la vidéo King of the Gypsie. Devant la caméra instable - tenue par sa mère -, l’artiste tente, plus mal que bien, de jouer le musicien de métro. Certes, c’est du jeu, mais aux allures bien réelles.


L’exposition à Joliette complète un cycle de présentations qui a maintenu Milutin Gubash très occupé depuis un an. Ses cinq solos en cinq lieux (un en Alberta, trois en Ontario), chacun axé sur un volet de son travail, composeront la monographie attendue dans les prochaines semaines.


L’autre expo de l’automne du Musée d’art de Joliette propose de rapprocher les univers plastiques du peintre Guido Molinari, de l’artiste multidisciplinaire italien Bruno Munari et du sculpteur également italien Andrea Sala. Les couleurs, formes et cadences de temps animent cette présentation qui, tout en étant digne d’intérêt, manque toutefois de surprise.


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À surveiller

L’exposition In-visible
, de Claudia Espinoza, dite Cerrucha, inaugurée il y a quelques jours à Espacio México. Une dénonciation du machisme à travers la photographie et le papier journal. Jusqu’au 31 janvier.

La performance sonore Electrosmog, de Jean-Pierre Aubé, dans le cadre de l’exposition ABC-MTL du Centre canadien d’architecture. Jeudi 13 décembre, à 19 h. Entrée libre.

Le célèbre encan Clark, qui en sera à sa 24e édition. Au centre Clark. Samedi 15 décembre, à 14 h.

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Le Musée d'art de Joliette en format imprimé


Le Musée d’art de Joliette, résumé en quelques pages, ça ne s’était jamais fait. Pas depuis l’ère des cavernes du musée, l’époque du père Wilfrid Corbeil. En 1971, l’ecclésiastique, qui allait conduire l’entité à ouvrir un établissement en 1976, avait publié un catalogue des collections du seul musée des beaux-arts dans Lanaudière, essentiellement basées sur les oeuvres et objets accumulés par les Clercs de Saint-Viateur. Depuis, plus


Voici donc que la remise à jour de l’ancestral document s’est désormais concrétisée. La publication, intitulée simplement Le Musée d’art de Joliette, a été lancée au début de décembre. Elle n’est pas la brique à faire ronronner, celle qui se perdrait dans l’énumération et les données techniques. Elle se présente davantage comme un précis d’histoire et d’art, agréable à lire et à feuilleter.


Mené par Gaëtane Verna, qui dirigeait la maison avant de partir ce printemps à Toronto, l’ouvrage se démarque pour sa concision. Le Musée d’art de Joliette se voit résumé en 368 pages et en 121 oeuvres (sur les 8000 qu’il contient), présentés par ordre d’acquisition. Voilà un joli clin d’oeil à une vie bâtie sur des assises sacrées, développée à travers les dons et les contributions d’individus et animée par l’art actuel.


Plusieurs auteurs ont été invités à participer au projet, qui se divise en deux : la première partie narre l’histoire du musée, la seconde décrit les collections à travers ce choix serré d’une centaine d’oeuvres. Tout y passe, des objets liturgiques aux peintures pré-modernes, de la photographie de Gabor Szilasi à l’installation de petits riens de Jérôme Fortin. Un Borduas figuratif côtoie le tableau d’un maître flamand, une eau-forte de Tapiès précède un « lit de clochard » de Michael Snow, et ainsi de suite.


Le Musée d’art de Joliette

Sous la direction de Gaëtane Verna

2012, 368 pages


Collaborateur