Pirater des sites de musées pour les rendre plus accessibles

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	La conception de sites Web adaptatifs se résume à la modification du code de programmation de manière à ce que le contenu d’une page Web s’adapte à tous les formats de fureteurs.</div>
Photo: ANEL
La conception de sites Web adaptatifs se résume à la modification du code de programmation de manière à ce que le contenu d’une page Web s’adapte à tous les formats de fureteurs.

Le pirate informatique sous son bon jour. Étonné par l’incapacité de fréquenter des sites Web de grandes institutions muséales sur leurs téléphones intelligents et leurs tablettes - parce que les concepteurs n’avaient pas pensé à cette possibilité -, un duo formé d’un programmeur et d’un designer a décidé de passer à l’action. Comment ? En appelant des pirates informatiques à prendre part à la « Responsive Museum Week », une semaine consacrée à « l’attaque » en règle de sites de musées pour les aider à trouver leur place dans un monde de plus en plus mobile.

Ce « service de piratage » pour le bien public et au nom d’une meilleure accessibilité de l’information a touché une dizaine de musées, dont le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo de Paris ou encore l’Intrepid Sea, Air Space Museum Complex de New York. Il se prépare aussi à se répandre ailleurs sur la Toile et dans le monde, assure au Devoir l’un des instigateurs de ce projet.


« Nous sommes en train d’établir des contacts aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne », a indiqué il y a quelques jours en entrevue Geoffrey Dorne, le graphiste français qui, avec Julien Dorra, a lancé cette semaine du piratage pour la mise en mobilité des sites de musées. « Le travail d’accessibilité que nous avons commencé, nous souhaitons qu’il se poursuive partout sur la planète, mais aussi qu’il touche d’autres sites Internet d’institutions dont le format adapté aux nouveaux outils de communication portables n’a pas été pensé. »

 

Le Centre Pompidou d’abord


Cela a été le cas, cette année pour le site Internet du célèbre Centre Pompidou de Paris, communément appelé Beaubourg, rénové pourtant au coût de 12 millions d’euros. L’oubli a été vite remarqué par les adeptes toujours plus nombreux d’appareils mobiles. Il est aussi à l’origine de cette semaine de hacking. « Quand j’ai essayé d’aller sur ce site avec mon iPad et mon iPhone, cela ne fonctionnait pas, les informations s’affichaient mal », dit M. Dorne.


Consternation, réaction et action. À l’appel du duo, une quinzaine de pirates se mettent alors à l’oeuvre pour adapter le site Internet du musée, mais aussi d’autres sites d’institutions muséales à la réalité de la mobilité. On appelle ça, en français, la conception de sites Web adaptatifs - « responsive Web design », dans l’autre langue. Elle se résume à la modification du code de programmation de manière à ce que le contenu d’une page Web s’adapte à tous les formats de fureteur (la chose qui s’appelle parfois Firefox, Chrome ou Safari), y compris ceux que l’on retrouve sur les tablettes numériques et les téléphones intelligents.


Des pratiques en mutation


« Le musée, c’est un lieu qui, par définition, doit être accessible à tout le monde, et ce, tant dans sa dimension physique que numérique, explique le designer de sites Web et pirate sensible au bien commun. En ligne, cette accessibilité est aussi importante et encore plus lorsque tout ça est fait avec de l’argent public. Aujourd’hui, quand je vais dans un musée, j’apprécie le fait de pouvoir aussi aller sur son site pendant ma visite, pour faire des recherches de compléments d’information, sur une oeuvre, une toile… » Ce qui n’est pas toujours possible.


Outre le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo, un prestigieux centre de diffusion de l’art contemporain, et l’Intrepid Museum de New York, la semaine de piratage a également permis la mise en modernité du Musée des beaux-arts de Caen, de Nantes, du Musée national du moyen âge ou encore du Centre d’histoire de la résistance et de la déportation. « Quelques-uns de ces musées se sont sentis agressés par ces attaques visant à modifier le code de leur site, explique M. Dorne, mais la plupart ont plutôt vu ça d’un très bon oeil, heureux même de voir des programmeurs se charger de faire ce qu’ils avaient oublié. » Les codes ainsi modifiés, au nom de la mobilité, ont également été rendus publics, afin d’inciter d’autres personnes à emboîter le pas, mais également donnés aux institutions ciblées qui vont pouvoir en prendre le contrôle à 100 %.


« Les appareils mobiles sont en train de changer les usages et les pratiques culturelles. La création d’un site Web doit désormais en tenir compte », poursuit le jeune homme qui dit avoir été contacté dans les derniers jours par le ministère français de la Culture interpellé, selon lui, par cette opération de piratage tout comme par le problème qu’elle cherchait à corriger en la mettant ainsi en lumière. « Si la semaine de piratage a permis de sensibiliser les gens à l’importance de l’accessibilité d’un site en format mobile, c’est déjà une grande victoire. »

 

Sites gouvernementaux


Tout en cherchant désormais à étendre ce plan de modernisation des sites de musée, à l’ère de la mobilité, le duo et le groupe de hackers qui gravite désormais autour souhaitent également lancer de nouvelles « attaques » sur d’autres sites d’institutions dont les incohérences lorsque l’on cherche à y accéder par l’entremise d’une tablette ou d’un téléphone intelligent pourraient rapidement être qualifiées d’anachronismes. « Tous les sites de gouvernement sont des cibles potentielles, dit-il, à l’exception bien sûr du site du fisc sans doute, parce que je ne crois pas que quelqu’un pourrait avoir envie de payer ses impôts à partir de son iPhone. » Pour le moment du moins.

3 commentaires
  • Sébastien Magro - Inscrit 26 novembre 2012 10 h 08

    Un petit oubli ?

    Ce qui n'est pas précisé dans l'article et que nous avons eu longuement l'occasion de discuter avec Geoffrey Dorne, c'est qu'un site de musée ne se fait pas du jour au lendemain. Comme toutes les grosses institutions, le musée (surtout s'il est français) est ralenti par des procédures administratives et de nombreux niveaux de validations avant de voir le jour. Le responsive web design a émergé comme tendance depuis environ 2 ans, environ la durée de gestation du nouveau site du Centre Pompidou : difficile de reprocher à une entité de ne pas suivre une tendance née alors même que le projet se faisait.

    En outre, les cultures évoluent lentement dans d'anciennes maisons comme les musées, pour lesquelles le numérique, internet et les nouvelles pratiques (telle que la consultation sur des terminaux mobiles) n'est pas "spontanée".

    Les inititatives comme celle de Geoffrey et Julien sont intéressantes et stimulantes, elles ont de l'effet dans les medias, vues de l'extérieur. Mais elles font de l'ombre aux nombreux efforts portés par ceux qui travaillent dans les musées eux-mêmes, au sein des services multimedia et internet, pour rendre les musées toujours plus proches de leurs publics, plus proche de leurs pratiques.

  • Geoffrey Dorne - Inscrit 26 novembre 2012 12 h 45

    Un gros oubli ? /-)

    Merci Sébastien pour ton commentaire ;-)
    Lors de l'interview, j'ai précisé
    que le dialogue avec les responsables
    des musées a été engagé à la suite de la
    Responsive Museum Week.

    Au risque d'étonner, un site internet
    n'est pas quelque chose compliqué. Ce
    qui est compliqué ce sont les rouages
    des administrations muséales et des
    lenteurs administratives françaises.

    Et c'est exactement pour cela que nous
    avons fait cette opération de "hacking",
    pour ne pas tomber dans cette masse
    lente et qui ne reflète pas la pertinence
    d'un projet muséal en ligne :-)

    Pour le responsive webdesign, là encore
    ça n'est pas une "tendance". La "tendance"
    c'est l'époque dans laquelle nous vivons,
    c'est juste l'époque des outils mobiles,
    du multiplateforme, des écrans de plus
    en plus diverses en terme de taille
    et des usages nouveaux, émergeant.

    Lorsque l'on fait un projet qui doit sortir
    dans deux ans, il faut imaginer comment
    sera l'avenir dans deux ans pour éviter
    d'être obsolète. Mais personne n'est
    futurologue, l'erreur est permise ;-)

    Enfin, je te rejoins sur le fait que
    les cultures évoluent, là encore n'oublions
    pas de les suivre et d'anticiper comment
    sera le musée nuémrique / connecté de demain :-)

    Pour finir, la Responsive Museum Week serait-elle
    tellement immense pour faire de l'ombre à toutes
    ces années de travail et d'effort que tu décris ?
    Je ne crois pas. Au contraire, elle met en lumière
    votre métier, les enjeux des usages et du musée
    en ligne de demain.

    Allez, j'ose, c'est même un petit coup de pouce je dirai ;-)

    Geoffrey

    http://ResponsiveMuseum.com

  • Gonzague Gauthier - Inscrit 27 novembre 2012 11 h 53

    Musée et mode ne font pas bon ménage.

    Les musées ont cette fonction de conserver des objets, et de manière conséquente de pérenniser des pratiques (celles des artistes a priori, mais d'autres incidemment). Diffusion des contenus, missions de restauration, de médiation... Hum... les musées ont beaucoup de choses à faire mais à aucun moment je ne leur trouve l'obligation de devoir suivre des modes à la lettre.

    Le responsive est une réponse parmi d'autres aux problèmes que tu soulignes avec justesse. La mettre en avant est peut-être partisan (qui profite économiquement des contrats qui seraient générés par la suite) ? Certains musées ont décidé de répondre au besoin d'être présent en mobilité pour s'adapter au public par d'autres types de solution. Et parmi eux, certains cités dans l'article.

    A certains moments, le problème n'est pas la lenture de l'institution, mais la façon partiale qu'ont certains de comprendre les enjeux qui sont les siens. A aucun moment l'enjeu n'est de se jeter à corps perdu dans les nouveautés, l'enjeu est plus noble selon moi : répondre pour le mieux à la mission de mise à disposition des contenus. Pour que la réponse soit rendu pérenne, nul besoin de se précipiter mais plutôt de l'inscrire dans la durée. La durée ? Comme tu le dis, on ne peut pas nier que ce soit le domaine de l'institution.