Le goût de l’inconnu

Raphaëlle de Groot parsème un peu partout des parcelles de son art depuis plus de dix ans.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Raphaëlle de Groot parsème un peu partout des parcelles de son art depuis plus de dix ans.

D’une simplicité désarmante, la tête sur les épaules et toujours ces yeux lucides, tirés de ses racines flamandes, Raphaëlle de Groot ne s’est pas pointée au rendez-vous auréolée et le ton hautain. Trois jours plus tôt, elle revenait pourtant de Toronto avec en poche la plus prestigieuse des récompenses pour un artiste canadien de moins de 40 ans, le Sobey. Le Sobey, c’est 50 000 $, attribués après une année de tri impliquant vingt-cinq artistes et cinq experts de tout le pays. Raphaëlle de Groot, qui parsème un peu partout des parcelles de son art depuis plus de dix ans, est sortie lauréate de cette longue campagne.


Celle qui traîne depuis trois ans un projet intitulé Le poids des objets a accepté de livrer ses impressions malgré son emploi du temps chargé. Elle tenait cette semaine deux performances sous forme de lectures, au Musée des beaux-arts et à l’Université Concordia, en complément de cette cueillette d’objets dont elle présente des traces à la galerie Graff (voir autre texte).


Un prix, ça ne change pas l’monde. Enfin, pas pour Raphaëlle de Groot, qui assure que le Sobey ne la transformera pas. Oui, la somme est énorme, mais dans sa manière très terre à terre de vivre, elle souligne que ce montant correspond à un an de salaire. Rien à voir avec sa perception de ce concours en 2002, alors qu’elle figurait parmi les demi-finalistes de la première édition.


« En 2002, dans mon imaginaire de jeune fille dans la vingtaine, c’était comme si on allait gagner un million de dollars. Ça semblait tellement énorme », dit celle qui, par la suite, a récolté le prix Pierre-Ayot en 2006 et le prix Graff en 2011, deux distinctions plus modestes.

 

Les mondes parallèles


À 38 ans, aujourd’hui mère d’un bambin à moitié italien, Raphaëlle de Groot obtient le prix Sobey à sa cinquième nomination. Ça en dit long sur la constance de son travail… et sur la difficulté pour un jury d’opter pour une pratique éparse, sans l’appui d’un chef-d’oeuvre. Par comparaison, un Jean-Pierre Gauthier, lauréat en 2004, ou un David Altmejd, primé en 2009, avaient déjà épaté le milieu, le premier avec Le concierge est parti dîner, une de ses premières oeuvres cinétiques, le second avec son immense volière fantaisiste à la Biennale de Venise 2007.


Raphaëlle de Groot n’est pas l’artiste d’un genre vite résumé. Oui, il y a des éléments qui reviennent, comme la collecte ou l’immersion dans des communautés bien définies (des aveugles, des religieuses, des ouvriers). Mais en véritable touche-à-tout, elle fait autant dans l’installation que dans le dessin intimiste. Elle peut aussi bien coudre que mouler, toucher à la peinture, à la performance, à la vidéo.


Toutes ces histoires de prix et de concours, qu’elle dit ne pas courir, la font méditer. Elle ricane à l’idée de devoir comparer l’art à une performance athlétique, comme si pour être la meilleure, il lui fallait être celle qui « fait les choses les plus grosses ». Au fond de son âme sage et peu matérialiste, elle se dit qu’heureusement, les jurys n’en sont pas là.


« De plus en plus, a-t-elle noté, il y a une reconnaissance d’un travail qui n’est pas dans le tout-donné, dans des oeuvres qui se suffisent. »


Elle a toujours favorisé ce qu’elle appelle « la question d’incomplétude », soit la présentation fragmentaire d’ensembles plus vastes. L’exposition n’est pas une fin en soi et, à ses yeux, une oeuvre consiste en une série de « relations entre plusieurs choses qui n’ont pas lieu dans le même espace-temps ».


« Mon point de chute est toujours à côté, avant, devant. Et c’est assumé, dit-elle. Dans mes expos, le spectateur doit arriver forcément à la conclusion que ce qu’il ne voit pas est plus grand que ce qu’il voit. »


Pas de pièce figée, fixée. Pas de propos non plus d’artiste-génie. Raphaëlle de Groot pense davantage à traduire des affects humains que ses états d’âme. Depuis le temps de ses études à l’UQAM, elle a cherché à se défaire de « l’empreinte d’artiste romantique et moderne » qui l’habitait. Elle s’est mise à l’écoute des autres, à relever leurs traces. Hier, elle récoltait la poussière ou les empreintes digitales ; aujourd’hui, elle collecte des objets personnels, « ceux que les gens rangent dans un fond de tiroir sans jamais oser les jeter ». « Mon investigation, résume-t-elle au sujet du projet Le poids des objets, porte sur cet espace où le sens des choses est dans un mouvement de déprise. »


Après tant d’années à fréquenter des mondes parallèles à celui de l’art, ce que le jury du prix Sobey a souligné, Raphëlle de Groot constate qu’elle a tout fait pour ne pas laisser s’exprimer son « je d’artiste romantique ». Ses choix de dessiner à l’aveugle ou de se couvrir entièrement la tête ont été de belles métaphores de cette attitude d’ouverture. Ils illustrent aussi l’inconnu, le dépaysement, qu’elle défend presque à s’enrager.


« On est dans un monde du contrôle, de la maîtrise, de la performance, de l’affirmation, dit celle qui renie tout ça. Il y a beaucoup à gagner dans le fait de se déstabiliser, de ne pas comprendre. C’est comme avec l’art contemporain : les gens se buttent à une incompréhension. Ce n’est pas de l’incompréhension, c’est de l’inconnu. Pour moi, il faut embrasser ça. Les gens, quand ils ne comprennent pas, ils referment la porte. C’est facile de rejeter ça et de ne parler que de ce que l’on sait. »


 

Collaborateur

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Une touche-à-tout à l’écoute des autres

2000-2002 : Mémoire vive, projet collectif qu’elle dirige pour le compte du centre Dare-Dare et du Centre d’histoire de Montréal.

2001: Dévoilements, centre Occurrence, série de dessins nés avec la collaboration des religieuses hospitalières de Saint-Joseph.

2006: En exercice, galerie de l’UQAM, probablement sa plus vaste exposition, marquée entre autres par une série de performances autour d’un trapèze et suivie de sa seule monographie.

2009: début du projet Le poids des objets, à la Southern Alberta Art Gallery, de Lethbridge, et au Lieu, de Québec.

2012: projets menés dans le cadre du Poids des objets lors de résidences au 3e Impérial, de Granby, à Guadalajara (Mexique), au Musée de la civilisation et à la galerie d’art Foreman.

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