Écrire l’Histoire avec ses yeux

Autorretrato con pelo cortado (autoportrait avec cheveux courts), Frida Kahlo (1940)
Photo: Art Gallery of Ontario Autorretrato con pelo cortado (autoportrait avec cheveux courts), Frida Kahlo (1940)

Toronto – Rivera et Kahlo. Le muraliste qui a peint l’histoire du Mexique dans la marche de personnages aussi humbles que fulgurants, et la peintre, fille de la révolution, qui a enluminé la souffrance, la ville, le pays, et l’espoir. Entre les deux, un ruban coloré avec un message écrit à la main : « Viva la vida ». Ou, comme dans un tableau de Frida : « Arbre de l’espérance, sois solide ».

C’est un chemin de pétales de fleurs - comme pour une cérémonie du jour des Morts - que nous ont tracé conjointement l’Art Gallery of Ontario à Toronto et le High Museum of Art d’Atlanta. Un chemin que l’on parcourt avec une grande émotion.


Émotion, d’abord parce que rarement avons-nous l’occasion de voir tant de tableaux de Frida Kahlo : près d’un quart de ses oeuvres sont offertes à notre regard. Émotion aussi, parce que voir le travail de Diego Rivera, accolé ainsi à celui de sa compagne, nous montre à quel point les deux étaient impliqués dans la fondation d’une culture postrévolutionnaire.


Enfin, les photographies d’eux exposées à la fin du parcours nous dévoilent un aspect saisissant de leur personnalité. Diego le timide, le géant, le crapaud. Et surtout Frida, le colibri, le cerf indépendant et blessé, travaillant toujours la forme de l’autoportrait, même devant la caméra.


L’exposition est construite autour de cette foi qu’ils avaient dans le pouvoir transformateur de l’art et de la politique. Si on présente ici surtout les travaux de chevalet de Rivera, c’est par certains des éléments picturaux de ses murales que l’on peut déceler la force de ce qui le liait à Frida : elle y apparaît souvent comme personnage, elle aimait comme lui la beauté de la terre et des couleurs du Mexique, elle se servait de détails inspirés de l’iconographie précolombienne. Mais alors que Rivera est toujours resté assez près de ses influences européennes, Kahlo était fortement inspirée par l’art populaire, recréant la forme d’ex-voto dans plusieurs tableaux, par exemple, et reconnaissant dans son identité métissée la source profonde de son langage.


Être regardée


C’est une chose que l’exposition réussit à mettre en relief. Paradoxalement, en confrontant son univers avec celui de Rivera. Quand on a déjà plongé dans l’univers de Kahlo, par la connaissance de son personnage, par les films, par les livres, on a l’intuition que quelque chose se passe de plus, qui va bien au-delà de la « fridolâtrie » dont plusieurs sont atteints. Se retrouver devant plus d’une dizaine de ses autoportraits les plus connus, être regardée par eux, confirme la puissance et l’originalité de cette artiste. Frida Kahlo a travaillé la plupart de ses oeuvres en petits formats, mais les voir de près fait comprendre la force qui se dégage de l’interprétation toute personnelle qu’elle fait de sa passion pour la peinture votive. Autoportrait avec cheveux courts, par exemple, ou celle intitulée L’hôpital Henry Ford, sont travaillées comme des miniatures. S’en dégage une résonnance impossible à décrire. Tout y semble à la fois animé et figé, et son visage est toujours peint comme une sorte de masque. Les détails qui signent la particularité de son monde se détachent : symboles, animaux, fleurs, cheveux se transformant en couronnes, veines, épines et plantes. On perçoit à quel point elle était enracinée dans sa réalité, pourquoi elle refusait de s’enfermer dans l’étiquette surréaliste dont l’avait recouvert André Breton. « Le problème avec el señor Breton, disait-elle, c’est qu’il se prend très au sérieux ! » Cette façon de parler dénote une indépendance d’esprit et un humour, noir, emblématique de cet alegría qui la caractérisait, trait important de la culture mexicaine.


Le travail d’autoportraitiste de Frida relève en effet plus du réalisme magique que du surréalisme pur et dur. J’ai eu la chance de voir la très belle exposition Au pays des merveilles à Québec, et le point de vue offert par cette rétrospective m’a permis de saisir la portée du travail des femmes artistes à une époque encore dominée par la culture patriarcale. Le recours à l’autoportrait y est présenté comme une façon de résister au genre épique, entre autres, une façon de reconstruire leur identité en composant un récit pictural brisant les frontières, quelles qu’elles soient. On sait que Frida Kahlo en a fait plus d’une cinquantaine au cours de sa vie. Sa force est d’avoir su convoquer tout un univers à travers des fragments d’elle-même, des miettes colorées de son corps vécu comme un champ de bataille. Cette fragmentation devient celle du monde dans lequel nous vivons. Rarement ai-je pu sentir avec une telle acuité la souffrance, non seulement la sienne, mais celle de ceux pour qui elle peignait.


Pour cette artiste qui a fait de son corps une sorte de manifeste, être photographiée était en continuité avec son art. C’est aussi ce qui ressort des nombreuses photographies qui complètent l’expo. La série au miroir de Lola Alvarez Bravo, où l’on peut reconnaître les motifs repris dans ses tableaux : chiens Itzcuintli, dédoublement, costumes tehuana, bijoux. Et les merveilleuses photographies de Nickolas Muray, où l’on perçoit qu’ici, encore une fois, tout est mis en scène pour écrire l’histoire de sa vie dans l’Histoire du Mexique. Pour écrire avec ses yeux.


Si le titre de l’exposition nous mène sur la piste de l’action politique et de la passion, j’en sors avec la conviction que l’oeuvre de Frida Kahlo ne se laissera jamais réduire à une seule version de la réalité. Résistance : c’est le mot qui m’habite quand je pense maintenant à celle qui a toute sa vie revêtu le costume de sa propre mort.


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Frida & Diego

Passion, politics and paintings

À l’Art Gallery of Ontario, jusqu’au 20 janvier.