Entre dépouillement et foisonnement

Blue Republic, Alluvia, installation, 2012.
Photo: Guy l'Heureux Blue Republic, Alluvia, installation, 2012.

Bien qu’il y ait fort à parier que ce soit l’exposition d’Olivia Boudreau, réservée à la grande salle, qui attire les visiteurs à la Fonderie Darling, l’autre exposition de la programmation actuelle a de quoi aussi retenir l’attention. L’installation in situ du collectif Blue Republic procède d’un assemblage inventif et foisonnant inspiré par les alluvions, formations sédimentaires habituellement retrouvées dans les cours d’eau.

Le collectif basé à Toronto est porté par le duo formé d’Anna Passakas et de Radoslaw Kudlinski, dont le travail a été vu pour les dernières fois à Montréal dans les années 1990. C’est déjà sous la forme d’installations que le collectif se produisait avec un dépouillement qu’il semble cependant avoir depuis définitivement mis de côté. Dès l’entrée, l’installation occupe le sol et s’étend au plafond, contre les murs et dans l’ensemble de la pièce par le truchement de divers matériaux qui élaborent sous nos yeux ce qui semble être une ville, miniature et imaginaire.


Carton, papier, fragments de bois, styromousse, boîtes de conserve et casseroles ont été assemblés pour former des édifications improbables, mais qui ont toutes à voir avec une philosophie des moyens du bord pour qui le potentiel du recyclage et de la transformation est illimité. Suffisamment allusive, la référence à la ville s’esquive d’ailleurs pour plutôt laisser percevoir la structure tel un alambic secrétant un liquide mystérieux. La permutation du sens prêté à l’installation fonctionne aussi pour chacun des éléments la composant ; fragment de matériaux ou objets trouvés se voient redéfinis par l’ensemble dans lequel ils sont insérés, qui ne dissimule toutefois pas leur nature première.


Il faut savoir que cette installation met en scène des fragments employés dans d’autres oeuvres du collectif, lesquelles s’avèrent donc éphémères et décomposables. Cette manière de travailler est cohérente avec ce que l’installation semble pointer et critiquer, à savoir la productivité et ses excès, le fonctionnalisme et la manière d’occuper le territoire. Le rafistolage auquel s’adonne le duo rappelle l’ingéniosité des personnes sans moyens qui survivent de peu. Au pied, pour ainsi dire, de la silhouette de gratte-ciel élancés apparaissant sur les murs au moyen d’un tracé très graphique, c’est un bidonville et sa misère qui semblent finalement s’agglutiner.


La femme à la fenêtre


Il faut revenir à Olivia Boudreau, qui occupe la grande salle et dont l’installation vidéo est effectivement remarquable. Il s’agit d’une version remaniée d’Intérieur, une oeuvre réalisée par l’artiste en 2011 lors d’une résidence à Strasbourg — dans le cadre du programme de résidences croisées Alsace, France/Saguenay -Lac-Saint-Jean, Québec. Les ajustements apportés par l’artiste exploitent pleinement l’espace d’exposition qui lui a été offert, lequel, comme on le sait, se caractérise par sa monumentalité.


L’image est celle d’un plan fixe qui montre, de l’intérieur, deux fenêtres qui s’ouvrent parfois sous l’effet du vent, dont le passage anime doucement les voilages. D’une durée d’environ neuf minutes, l’image en boucle a pour seule autre action l’entrée en scène à quelques reprises d’un personnage féminin qui referme les fenêtres et qui redonne ainsi à la pièce un calme plat, voire une fixité qui laisse croire qu’il s’agit finalement d’une image arrêtée. Ce n’est là qu’un des doutes, dans la perception de la durée et de l’espace, insinués par l’oeuvre.


La double projection, non simultanée, de l’image complexifie de beaucoup le déroulement de l’action, en apparence fort simple. L’image est déployée dans l’espace sur des écrans de grandes dimensions, légèrement en angle, à distance l’un de l’autre, et visibles de tous les côtés au coeur de la salle plongée dans un noir profond. Le petit manège instauré par le vent agitant les rideaux et la femme qui entre et sort du cadre de l’image captive d’ailleurs longuement le regard. Il faut se faire à l’idée que les films sont identiques, mais décalés, et que le même pan de mur est soumis à la relativité de points de vue différents, par le jeu d’écrans. La première fois que la femme intervient dans l’image, il semble même qu’elle soit véritablement présente avec nous dans l’espace. Troublant.


Cette scène d’intérieur domestique se veut aussi une métaphore de l’intériorité et de l’intimité, des thèmes que l’artiste a finement développés dans son travail antérieur. En lui-même, par ailleurs, le dispositif est une invitation à explorer des espaces mentaux, notamment propices à la contemplation. Ce retour à soi est un processus réflexif bellement induit par les deux fenêtres en symétrie, le face-à-face des écrans et le dédoublement de l’image à qui, au demeurant, le tournage en quadrichromie a donné un quelque chose de suranné et de fantomatique.


Si l’artiste dit avoir été inspirée par la vidéo Solar Breath (2002) de Michael Snow, le motif de la fenêtre participe d’un imaginaire également investi par l’histoire de la peinture avec, par exemple, de célèbres scènes de genre domestiques « à la fenêtre » et des toiles composées en clairs-obscurs. Olivia Boudreau apporte une occurrence singulière à ce motif tout en donnant à son travail une dimension installative plus probante qu’auparavant, où les oeuvres restaient plus volontiers à la surface de l’écran seul. Venant de celle qui a remporté l’année passée le prix Pierre-Ayot, cette nouvelle production confirme une bonne lancée, voire amorce un tournant dans la pratique.


 

Collaboratrice