La résurgence d’un conteneur industriel

Simon Bilodeau, Le monde est un zombie, 2012. Vue de l’installation, salle Alfred-Pellan, Maison des arts de Laval, Laval (Qc).
Photo: Guy L'Heureux Simon Bilodeau, Le monde est un zombie, 2012. Vue de l’installation, salle Alfred-Pellan, Maison des arts de Laval, Laval (Qc).

Le flirt se poursuit entre Simon Bilodeau et SCOPE, l’organisme international qui fait dans la promotion de l’art contemporain émergent. Les organisateurs ont personnellement invité l’artiste dans la trentaine à présenter son travail à leur foire de Miami qui aura lieu en décembre, événement d’une grande visibilité qui attire les professionnels et les amateurs d’art dans un contexte à haute teneur commerciale.

La rencontre entre Bilodeau et SCOPE remonte à la foire de New York qui s’est tenue au printemps dernier. Un détail d’une de ses oeuvres figurait sur le programme de l’événement que tous les visiteurs avaient à la main. L’artiste a aussi été l’un des trois finalistes pour le prix de la Fondation SCOPE, lequel lui a cependant échappé de peu. Tout cela participe d’une rare attention en sol états-unien pour un jeune artiste québécois.


D’un événement à l’autre, de New York à Miami, la même oeuvre force l’admiration. Il s’agit de la réplique grandeur nature, ou presque, d’un conteneur industriel d’où émerge une cascade de cailloux en miroir, un trésor factice. L’installation Le monde est un zombie fut un élément central des expositions que l’artiste a présentées au Québec en 2011 à la Maison des arts de Laval et à Expression, le centre d’exposition de Saint-Hyacinthe.


Le conteneur fera cette fois le voyage jusqu’à Miami, où son propos aura une résonance particulière. Faite à la main, cette réplique en bois d’un conteneur soulève une réflexion critique sur la mobilité des marchandises et leur production, dynamique dont l’art fait partie. Le contexte de la foire commerciale, à Miami, en est le lieu privilégié, ce que l’oeuvre pourra justement souligner. Voilà un pied de nez qui n’est pas pour déplaire à l’artiste qui, lucide, y voit aussi une récupération de la critique par les organisateurs.


Chaque escale a, au demeurant, sa version. L’artiste doit en effet reconstruire l’oeuvre, faisant pour chaque présentation des modifications, qui éloignent de plus en plus la réalité initiale du conteneur industriel à la source du projet. Blanche d’abord, l’oeuvre a ensuite été peinte en noir et le restera pour Miami. Toutefois, précise l’artiste, « la présence de la lumière à l’intérieur [du conteneur] sera plus exploitée. La montagne de roches miroitantes sera quant à elle moins haute et plus longue. Cela démontrera l’épuisement des marchandises ».


Bilodeau souhaite aussi mettre un terme au cycle de transformations de l’oeuvre, qu’il laissera par ailleurs derrière lui à Miami, quitte à la voir disparaître à tout jamais. À moins qu’elle ne réapparaisse plus tard sous une autre forme…

 

Paysages apocalyptiques


Enclin à transformer ses oeuvres au fil du temps, l’artiste n’hésite pas non plus à les détruire. Cette propension est confirmée dans son plus récent travail qui est d’ailleurs exposé ces jours-ci à la Galerie Art Mûr, qui le représente à Montréal. L’artiste a mis en place une scénographie imaginant différents scénarios de fins, donnant un nouveau prolongement aux paysages apocalyptiques déjà présents dans son travail.


S’y manifeste un véritable déplacement dans la pratique, un noircissement de la palette où dominait le blanc auparavant. « Je crois que nous vivons présentement dans un monde dominé par la noirceur, explique l’artiste en référence à ce changement. Par exemple, en pensant à l’explosion de [la centrale nucléaire de] Fukushima Daiichi, j’ai élaboré et dessiné un dégradé de gris concentrique. Un système d’assombrissement, de noirceur invisible, mais réellement présent. »


À rebours, le choix drastique de repeindre le conteneur en noir, alors qu’il était blanc, apparaît comme une autre étape constitutive de ce tournant. « Il a permis lui aussi, dit l’artiste, de mettre en lumière certains aspects plus ténébreux dans ma pratique, mais surtout de me concentrer sur le pouvoir de la marchandise et sur l’histoire de sa production. » L’exposition, avec ses toiles peintes enroulées et remisées, ses tableautins empilés et d’autres réduits en cendres, procède en effet à une mise en échec symbolique de la croissance économique et de la productivité.


Du reste, d’autres surfaces peintes, de formats divers, se laissent pleinement apprécier pour leur facture complexe, des paysages souvent abstraits révélant dans leurs profondeurs charbonneuses des mondes inquiétants parfois traversés de nuées lumineuses. Il faut dire que les ruines d’oeuvres ou les restes transformés sont aussi traités avec précaution, mis sous vitrine par exemple comme des reliques précieuses. Les dispositifs recréent la rareté, octroient une aura à ce qui semblait ne plus avoir d’importance.


Cette valeur relative de l’art, Simon Bilodeau entend bien en faire encore la démonstration. Il faut le croire quand il dit réserver un sort particulier pour la toile qui, dans l’exposition, est isolée dans une pièce fermée. Elle aussi, un jour, l’artiste projette de la brûler.


 

Collaboratrice

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Miami, rendez-vous majeur

SCOPE Miami est l’une des foires majeures de l’organisme international SCOPE, qui, depuis le début des années 2000, présente des événements d’art contemporain à Miami (FL), à Bâle (CH), à New York (NY), à Londres (UK), et aux Hamptons (NY). Elle met l’accent sur l’art contemporain émergent international et se distingue par l’organisation de projets spéciaux. SCOPE Miami 2012 se tiendra du 4 au 9 décembre.

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