Pierre Dorion, le peintre des espaces ambigus

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	Pierre Dorion</div>
Photo: François Pesant - Le Devoir
Pierre Dorion

Pierre Dorion a, depuis les années 1980, contribué au profond renouvellement de la peinture au Québec. Ses toiles, des vues d’intérieur et des paysages urbains progressivement épurés en des plans colorés magnétisant, poursuivent une lancée que le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) se propose maintenant de révéler pour ses affinités avec l’installation.

Dans le laboratoire de restauration du MACM où nous nous trouvons, les peintures de Pierre Dorion arrivent au compte-gouttes. Ce labo, c’est l’antichambre des salles d’exposition, le lieu d’un bref séjour pour les oeuvres avant qu’elles ne soient accrochées et exposées aux publics.


Parmi les toiles, très peu feront l’objet de délicates opérations de restauration, mais pour l’oeil attentif de Pierre Dorion, qui n’en avait pas revu certaines depuis un moment, il y a de quoi être touché. « Quelques-unes étaient à New York ou à Toronto et seront montrées pour la première fois à Montréal », souligne-t-il en poursuivant l’examen d’un des tableaux.


Seul le nom de l’artiste donne son titre à l’exposition qui s’ouvrira mercredi soir prochain. Le moment de la rétrospective serait-il déjà venu ? « Non », s’empresse de préciser le commissaire de l’exposition, Mark Lanctôt. « C’est un bilan rétrospectif du travail, mais avec une sélection très ciblée. D’ailleurs, les oeuvres les plus anciennes de l’exposition remontent au milieu des années 1990, ce qui représente une période somme toute assez courte et ne couvre pas tout le parcours de Pierre. »


Il n’en demeure pas moins que cette exposition sera la plus imposante consacrée à l’artiste par un musée. Voilà qui n’est pas pour déplaire au principal intéressé, qui a vu dans cette aventure une occasion idéale de reconsidérer son travail alors que toutes les avenues pour le faire, au dire aussi du commissaire, étaient ouvertes.

 

Moment charnière


« Où remonter dans l’oeuvre pour en comprendre la plus récente production ? », s’est demandé Lanctôt. L’événement Chambres avec vues de 1999 s’est rapidement avéré un moment charnière dans la trajectoire bien remplie de l’artiste. Le fait d’avoir, à cette occasion, exposé ses oeuvres dans un appartement, au très distinctif édifice Les Dauphins donnant sur le parc La Fontaine à Montréal, est bien sûr atypique, quoiqu’en effet révélateur des préoccupations de l’artiste, par rapport à ce qui vient après, mais aussi avant.


En regardant en arrière, on trouve les installations des années 1980, réalisées dans des contextes non artistiques (appartements, centre commercial), des univers baroques, éclectiques, tapissés de peintures ironisant avec les styles. Avec cela, rappelle le commissaire, l’artiste a marqué une rupture en revenant au tableau seul. Des tableaux qui, comme dans Chambres avec vues, s’intéressent à des intérieurs domestiques, à leur mobilier et à leurs objets, et où les figures thumaines ne sont présentes que sous forme de traces (lit défait, monceau de vêtements).


Une autre préoccupation s’impose à cette époque pour les détails d’architecture et les vues d’accrochage d’oeuvres qui, en plus d’apparaître dans les intérieurs domestiques, sont aussi repérées par l’artiste dans les lieux d’exposition d’art (galeries, musées). Chambres avec vues vient cristalliser ces enjeux par la mise en abyme : dans le contexte d’un appartement dénudé, à la manière d’un cube blanc muséal, des tableaux montrent des tableaux accrochés. L’ensemble de l’accrochage est quant à lui pensé comme une installation à part entière. Par la reconstitution à l’identique dans ses salles de l’appartement et de l’accrochage, c’est la démonstration inédite que veut faire le MACM avec cette exposition.

 

Sur le seuil


« Cet appartement plus moderne, raconte Dorion en référence aux Dauphins, était plus près des sujets que je peignais désormais, des scènes dépouillées et épurées. » Le parcours de l’exposition, au demeurant conçu « comme une installation », s’entendent pour dire commissaire et artiste, fera sentir ce délestage progressif des détails dans les oeuvres qui toutes, à partir de 1994, ont pour modèle des photographies prises par l’artiste, des instantanés glanés ici et là.


La photographie permet de fragmenter le réel et de le recadrer, première étape de réduction qui fait basculer le détail vers l’abstraction, approche que Dorion poursuit de plus en plus en supprimant les repères spatiaux dans des oeuvres toujours plus lumineuses, et plus grandes. Les peintures de l’artiste se tiennent pour ainsi dire sur le seuil, entre la figuration et l’abstraction. Chambres avec vues thématisait déjà cette posture de l’entre-deux en exposant des vues d’intérieurs et en donnant à voir sur l’extérieur de l’appartement.


Les cloisons, devantures et fenêtres sont par ailleurs des sujets récurrents du corpus retenu. Ce sont des frontières physiques que l’artiste traite en accentuant la planéité du support peint ou en jouant sur la transparence. Il positionne ainsi le spectateur d’un côté ou de l’autre, dans la sphère publique ou privée, des univers que l’artiste ne cherche pas non plus à séparer. Au premier abord froides et distantes, les toiles de Dorion explorent en fait le registre de l’intimité. Le motif récurrent de la chambre dit entre autres combien en latence se logent dans ses représentations désirs, émotions et rêveries.

 

New York


Ce qui est montré est avec le temps plus allusif, l’artiste disant rechercher dans les espaces leur ambiguïté. Les formes simplifiées évoquent ainsi des réalités, picturales et référentielles, en un sens complexifiées, qu’un seul regard, forcé à la lenteur, ne peut pas épuiser. Cette temporalité se retrouve également dans le processus de décantation qui a donné lieu à une série de tableautins abstraits qui comptent parmi les œuvres récentes qui seront exposées pour la première fois. L’artiste les a patiemment élaborés avec les restes de peinture, des couleurs dans lesquelles finalement résonne le souvenir de ses autres tableaux.


À ces tableaux à propos d’autres, il faut ajouter ceux montrant des détails d’expositions d’autres artistes - parfois nommés dans les titres -, que les oeuvres des dernières années ont transformés en plans colorés époustouflants. Parmi elles, plusieurs sont issues des visites d’exposition que Pierre Dorion a faites à New York, ville qu’il affectionne particulièrement. C’est par ces oeuvres, en quelque sorte, que fait retour l’installation de Chambres avec vues ; accrochés sur fond blanc, ces tableaux font voir d’autres lieux d’exposition et leur accrochage.


New York, c’est aussi là que se trouve le mythique quai 54, sujet de l’oeuvre qui clôture le parcours en un imposant polyptyque de sept parties. « Cette oeuvre, assure le commissaire Mark Lanctôt, sera le clou de l’exposition. C’est l’oeuvre qui répond peut-être le moins au concept de l’exposition, mais qui justement ouvre la production sur une autre direction. »

 

Collaboratrice


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Repères chronologiques

1983 Première exposition : une installation dans un appartement, réalisée en duo avec Claude Simard.
1985 Participation à Aurora borealis (Montréal), une exposition collective d’envergure internationale. Son sujet : l’installation.
1986 Première exposition à la galerie Jack Shainman (New York).
1988 Première exposition à la galerie René Blouin (Montréal).
1999 Chambres avec vues, exposition tenue dans un appartement de l’édifice Les Dauphins sur le Parc (Montréal).
2002 Première exposition-bilan, en circulation au Québec, en Ontario et à Vancouver.
2010 Exposition solo au Musée des beaux-arts de Montréal.