Le grand saut du galeriste Hugues Charbonneau

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	La petite galerie d’Hugues Charbonneau lui permet de faire du travail de terrain, de bien accompagner les artistes, un projet à la fois.</div>
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
La petite galerie d’Hugues Charbonneau lui permet de faire du travail de terrain, de bien accompagner les artistes, un projet à la fois.

« C’est petit, mais c’est plus de liberté. » C’est par ces mots que Hugues Charbonneau nous souhaite la bienvenue. À eux seuls, ils résument la nouvelle enseigne. Son enseigne. La galerie Hugues Charbonneau, qui démarre ses activités ce samedi dans l’édifice Belgo avec une exposition de peintures de Jean-Benoit Pouliot, est la grande surprise de l’automne.

Petite, la galerie ne défend pour l’instant que trois artistes : Pouliot, que le galeriste apprécie pour son authenticité et pour la liberté qui respire de son approche de l’abstraction, la photographe Ève K. Tremblay, qui court le monde, mais qu’on n’a pas vue en solo à Montréal depuis 2009, et le collectif Séripop, dont les installations éclatées empêchent de miser sur une quelconque spéculation commerciale.


Modestie et liberté d’action forment désormais le poumon et l’âme d’un homme qui peut se vanter d’avoir vendu à « 37 ans, pour plus de 20 millions de dollars en oeuvres d’art ». C’est dans le luxe de l’avenue Greene, dans Westmount, qu’il s’est fait la main, d’abord pour Jacques Bellefeuille, puis pour Pierre Trahan, propriétaire de la galerie Division, désormais située au complexe l’Arsenal, dans Griffintown.


Au début de l’été, Hugues Charbonneau oeuvrait encore dans le confort de l’Arsenal. Désormais, c’est à partir d’un sobre local à aire ouverte qu’il volera de ses propres ailes. Hier, la vue du canal de Lachine, aujourd’hui la rue Sainte-Catherine. Le contraste est frappant.


Hugues Charbonneau était le portrait type de l’employé fidèle, celui qui accepte de rester dans l’ombre du patron. Une position qu’il a tenue pendant près de dix ans avec succès. Humble, il ne se vantera qu’à micro fermé d’avoir été pendant ce temps « le plus gros vendeur d’art au Canada ». Le complexe érigé dans Griffintown, dont tout le monde raffolait il y a un an, il en est un peu l’artisan.


Le prestige, il dit l’avoir abandonné de son propre gré, sans acrimonie. Il ne regrette pas l’expérience de l’Arsenal, disant même avoir eu « le privilège de se trouver dans un des plus beaux chantiers du Québec ». Il a seulement ressenti « le désir de revenir à plus de liberté, plus de légèreté ».


« L’Arsenal est un beau et gros projet, mais j’avais perdu contact avec les artistes. Ma nourriture, c’est d’être dans les ateliers, faire des projets avec les artistes, de les épauler. » Il se voit comme un « un éditeur alternatif », parle de sa galerie comme d’un « laboratoire » et ne tient surtout pas à une « boutique ». « C’est un espace que je peux me payer sans avoir à penser aux ventes », dit-il.


Artiste à une autre époque, Hugues Charbonneau a fait les mille métiers dans le milieu des arts visuels. Dix-huit ans qu’il le fréquente, ce milieu, précise-t-il. Avant de « participer au marché de l’art », il a travaillé dans l’édition, à la revue Esse, et dans les centres d’artistes, à Skol notamment. Au début des années 2000, il a mené de front plusieurs projets inusités, volatils, comme la Petite enveloppe urbaine et la série d’affiches Carte blan-che. L’une était déjà « une prise de liberté par des jeunes », l’autre lui a même permis, par la vente de publicité, « de payer les artistes ». « C’étaient des projets très humbles qui avaient,dit-il, l’énergie pour compenser le manque de moyens. »


Le commissariat plus classique, il y a goûté en 2003, en Pensylvannie, dans le cadre du Printemps du Québec à Pittsburgh . Belle réussite : son expo, qui incluait des artistes locaux et qui avait reçu l’appui du Warhol Museum, « est devenue l’événement le plus populaire dans l’histoire de la ville de Pittsburgh ».


Viser en années plutôt qu’en dollars


C’est un peu pour retrouver cette fébrilité et la « liberté de pouvoir changer la structure à chaque projet », qu’il a décidé, après huit ans dans les galeries privées, de quitter Division. Sans savoir ce qu’il ferait.


« J’ai voulu prendre des distances, voyager, voir des oeuvres. J’avais faim, commente le père de famille. Ce fut du beau temps pour penser. Quand on se retrouve dans les forêts de pins rouges de la Californie, ou devant l’océan, ça donne de l’espace pour réfléchir. »


L’idée qu’une galerie est « l’extension naturelle de l’atelier » l’a convaincu d’ouvrir son propre espace. C’est un ami, Richard Rhodes, l’éditeur de Canadian Art, qui lui a mis ces mots dans la tête. Ils forgeront sa nouvelle identité.


Hugues Charbonneau n’est pas possédé par la folie des grandeurs. Si sa galerie est petite, c’est parce qu’elle lui permettra de faire du travail de terrain, de bien accompagner les artistes, un projet à la fois. Ses visées ne se déclinent pas en dollars, mais en années.


Pour lui, une expo n’est pas « un outil de vente », plutôt un moyen « pour comprendre les enjeux de la démarche ». Le placement des oeuvres dans les collections vient après, avec le temps. « Le défi est de mettre les artistes de l’avant, sans compromis. Je ne crois qu’au long terme. »


Il savoure sa liberté et l’avenir ne semble pas l’effrayer. J’ai les moyens pour une galerie trois fois plus grosse, mais j’ai choisi de faire une course d’endurance », dit celui qui vient de troquer la maison en banlieue pour un appartement dans NDG.


Il est convaincu, qu’à la longue, son réseau international lui sera profitable. « Les collectionneursne veulent pas seulement acheter. Ils veulent participer. L’échelle de [mon] projet est très humble et ça déclenche chez eux ce désir d’aider. »


Idéaliste, mais pragmatique, Hugues Charbonneau mise sur le dialogue et sur son aisance à communiquer pour bâtir l’avenir. Le choix de s’installer au Belgo, plutôt que dans le nouveau Griffintown qu’il a lui même semé, découle de ce désir d’être au coeur des échanges. Le centre-ville le fait vibrer, le bruit l’électrise et ses voisins adeptes de la capoeira, art martial brésilien, lui sont d’une énergie contagieuse.


 

Collaborateur

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Une trajectoire contrastée

1998 Première Petite enveloppe urbaine, qui rassemble quatre projets sur le thème de la ville et le cimetière.
2004 L’exposition que monte Hugues Charbonneau à partir de la 11e Petite enveloppe urbaine ouvre le Festival Québec à Pittsburgh.
2006 Hugues Charbonneau est nommé assistant-directeur de la Galerie de Bellefeuille, poste qu’il occupera jusqu’en 2010.
2011 Ouverture du complexe Arsenal, dans Griffintown
2012 Naissance de la galerie Hugues Charbonneau