Melvin Charney (1935-2012) – Mort d’un spectateur engagé de la ville

Melvin Charney dans son atelier en 2004.<br />
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Melvin Charney dans son atelier en 2004.

On lui doit l’aménagement de la place Émilie-Gamelin et le jardin de sculptures du Centre canadien d’architecture (CCA). Artiste, il était aussi derrière la très controversée exposition Corridart démantelée en 1976 par l’administration municipale. Il a également formé et guidé plusieurs générations d’artistes, d’architectes et d’urbanistes du Québec, comme professeur mais aussi comme penseur de la ville et de ce qu’habiter veut dire, ici comme ailleurs. C’était en somme un créateur intello des villes, un spectateur engagé de la cité.

Melvin Charney est décédé lundi à Montréal, sa ville natale, qu’il a aimée, analysée et critiquée toute sa vie durant.


Son père, artiste peintre à ses heures, l’initie très tôt à la photographie. Tout jeune, adolescent, il documente le Vieux-Montréal alors à l’abandon.


Ses deux passions se concentrent déjà là puisque l’art et l’architecture vont le former et l’occuper pendant des décennies. Il étudie à l’École du Musée des beaux-arts de Montréal, puis l’architecture à l’université McGill (1952-1958) et finalement à l’école d’art et d’architecture de l’université Yale pour sa maîtrise (1959).


Le jeune diplômé travaille ensuite à Paris et à New York pendant quelques années avant de rentrer au bercail, en 1964. Il ouvre son bureau à Westmount tout en amorçant une fructueuse carrière de professeur, à l’Université de Montréal.


Ses réalisations demeurent profondément marquées par cette oscillation constante entre la théorie et la pratique, mais aussi entre les disciplines, l’architecture et la photographie, la sculpture et le dessin.


Son premier projet aboutit dès 1964, au Lac Beauport, où il construit une école. Il rate ensuite de peu le concours pour un pavillon canadien à l’Exposition universelle d’Osaka (1970), une proposition de grues et d’échafaudages qui le fait remarquer comme architecte atypique et audacieux.


Lui-même juge sévèrement certaines transformations accentuant le sentiment d’aliénation urbaine. En 1972, au MBAM, il présente un travail d’examen critique des impacts du développement sur les résidents. En 1976, à l’approche des Jeux, il monte le projet intitulé Les Maisons de la rue Sherbrooke. L’expo temporaire s’installe dans un «corridart» à l’angle des rues Saint-Urbain et Sherbrooke, maintenant occupé par le complexe des sciences de l’UQAM. À l’époque, un parking à ciel ouvert a remplacé les anciennes grandes demeures bourgeoises sauvagement démolies dans les années 1960. L’installation est elle-même saccagée sur ordre du maire Jean Drapeau qui y voit une manifestation trop critique et politique alors que le monde entier tourne son regard vers la ville qui était encore la métropole du Canada.


Pendant plus d’une décennie, entre la fin des années 1970 et la fin des années 1980, l’artiste de plus en plus politisé multiplie les installations éphémères et in situ dans plusieurs villes canadiennes, américaines et européennes. Chaque fois, comme le note l’Encyclopédie canadienne, il «poursuit sa critique de la décontextualisation de la ville moderne par l’entremise de constructions temporaires évoquant des récits cachés».


«Modernisme»

L’intello perçant interroge aussi les effets pervers du «modernisme», rapprochant ainsi sa propre démarche de la philosophie postmoderne très sévère à l’égard de la tradition rationnelle propre à la modernité occidentale. Cette posture de méfiance, voire de rupture, débouche sur une critique radicale du totalitarisme comme problème central du XXe siècle. Melvin Charney entreprend alors des oeuvres représentant les chemins de fer, les camps de la mort et les fours crématoires de l’Europe nazifiée, bref, toute l’infrastructure architecturale de la Shoah, la grande destruction des juifs du continent. «Dans ses dessins et installation, l’industrialisation du génocide devient une métaphore extrême pour l’aliénation de la société moderne», note encore le site thecanadianencyclopedia.com.


Une de ses créations les plus célèbres, celle du jardin de sculpture du CCA (1987-1988) explore autrement cette perspective «archéologique» sur la modernité et ses effets, on pourrait dire d’une postmodernité inversée, positive celle-là, où le moderne avancé respecte et intègre la tradition au lieu de constamment la renier. Le lieu de mémoire propose différents épisodes narratifs, dont plusieurs en rapport à la magnifique maison Shaughnessy intégrée au musée.


En 1992, l’artiste-professeur conçoit Skyscraper, Waterfall, Brooks - a Construction pour la place Émilie-Gamelin. Il s’agit en fait d’une déconstruction de la manière traditionnelle de percevoir le naturel dans le culturel, la nature dans la ville.


Les années suivantes confirment sa réputation nationale et internationale. Melvin Charney expose à la Biennale de Venise en 2000 une oeuvre synthèse intitulée Un dictionnaire. Le florilège rassemble des documents sur les villes du monde accumulés au cours des décennies précédentes. L’oeuvre est symboliquement dévoilée alors que l’horrible et sublime XXe siècle s’achève.


En 2008, il propose The Painted Photographes of Melvin Charney, un livre et une exposition à New York montés à partir des œuvres de sa dernière phase de production. L’artiste réalise des «photographies peintes» à l’aide de collages où dominent le bleu et le rouge. Les plus emblématiques images dessinent des pattes aux gratte-ciel anonymes...


Merlvin Charney laisse notamment dans le deuil sa femme Ann et sa fille Dara. Il était aussi l’oncle de Dov Charney, fondateur du manufacturier et de la chaîne de magasins American Apparel.

1 commentaire
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 19 septembre 2012 15 h 59

    Prémonitoire

    L'aménagement de la Place Émilie Gamelin relève d'une vision. Elle fut aménagée avant le 11 septembre 2009, et lorsqu'on la regarde aujourd'hui, ses morceaux d'édifices évoquent cette tragédie. C'est le commentaire que font les touristes américains de passage.

    Bon voyage M. Charney.