Orange 2012 - Une cuvée rouge sanguine

À mon dernier repas, je veux voir mes chats, 2012, de Sandra Lachance.
Photo: Sandra Lachance À mon dernier repas, je veux voir mes chats, 2012, de Sandra Lachance.

La triennale Orange, l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe dont la quatrième édition sera inaugurée dans une semaine, est comme l’agrume qui lui donne son nom. Il faut la peler pour découvrir sa vraie nature. Sous sa peau, sa chair est juteuse, savoureuse et, plus que jamais cette année, rouge sanguine. Le titre Les mangeurs couve en effet un thème a priori moins facile : la mort.

La face cachée de notre intrinsèque besoin de s’alimenter : voilà ce à quoi conviera cette Orange 2012 pilotée par le centre Expression. La tablée, éclatée en générations et pratiques, réunira 19 artistes, tant des figures internationales que de jeunes méconnus, preuve que la manifestation de Saint-Hyacinthe carbure à la relève. Du premier groupe, notons la présence du Français Adel Abdessemed, dont les vidéos d’une simplicité désarmantes peuvent susciter un grand émoi. Le mangeur en cause ici est un chat qui savoure crûment sa proie — l’œuvre Birth of Love, de 2006. On y retrouvera aussi le doyen de l’art contemporain canadien, Michael Snow, ou la jeune sensation provocatrice de New York, Nayland Blake.
 
Sans bouffe, pas de vie, clament les trois commissaires d’Orange 2012, Ève Dorais, Véronique Grenier et Ève Katinoglou, rencontrées alors qu’elles entamaient à peine le montage de l’exposition. Elles ont cherché un thème plus ciblé que ceux des trois précédentes triennales. Elles l’ont trouvé en se retournant vers le passé, vers l’historique memento mori, ce genre pictural destiné à nous rappeler notre caractère mortel. « Souviens-toi que tu mourras », dit la locution latine. « Cette édition est plus sombre, c’était délibéré, confie Ève Dorais. La mort fait partie de la vie et les gens font comme si elle n’existait plus. Il faut arrêter de fuir dans une société du spectacle où tout est beau, tout est bien. »
 
« Je présente des sujets qu’on ne veut pas voir », explique pour sa part l’artiste Sandra Lachance. Son projet pour Orange 2012 ? L’installation À mon dernier repas, véritable salle à manger avec ses photos sur les murs, sa table et ses couverts, ainsi que, pour le seul jour du vernissage, ses plats et leurs mangeurs en chair et en os. Inspirée par la chanson homonyme de Jacques Brel, Sandra Lachance voit dans cet adieu gastronomique un rêve, ou une occasion « pour se rassembler ». « Je veux voir de l’espérance, dit-elle. Il ne faut pas avoir peur de la mort. Ça peut être beau. Pourquoi ne pas la préparer ? »
 
La mort sera donc inévitable à Saint-Hyacinthe pendant six semaines. Et très concrète, à l’instar de la chair qu’exposera le duo originaire de Portneuf, Doyon-Demers. « Ce n’est pas un freak show parce qu’on utilise de la viande, avertit Jean-Pierre Demers. C’est un laboratoire où se croisent le christianisme et l’hindouisme. » L’installation, intitulée Prenez et mangez, se voudra néanmoins un commentaire sur la commercialisation de la viande animale.
 
Impossible de ne pas évoquer nos rapports avec les animaux lorsqu’on cherche à lier nourriture et mort. C’est ce qu’ont relevé les commissaires une fois la centaine de dossiers reçus et triés.
 
« Toute la question de notre animalité, de l’animal, de la viande, du fait qu’on peut nous aussi devenir viande était présente. Il y a un intérêt en art pour le traiter de manière morbide, commente Ève Katinoglou. Pensons à l’exposition Zoo du Musée d’art contemporain de Montréal, ou à Tous cannibales (2011) à la Maison rouge à Paris. »

Pas question, cependant, de monter une Orange qui dénoncerait des comportements chez les mangeurs. « On ne juge pas. On ne prône pas le végétarisme », précise Ève Katinoglou, alors que sa collègue Ève Dorais estime que l’expo ne livre qu’un simple constat. « On mange encore la viande ! s’exclame-t-elle. L’histoire de l’humanité est liée au feu, à la chasse, à la pêche. Observons donc comment nous sommes. »
 
Le projet Beautiful Creatures de la Montréalaise Kim Waldron les a particulièrement séduites. La tête de cochon qui accompagne les outils promotionnels est issue de ce travail autobiographique où l’artiste, jadis végétarienne, s’est investie dans un long processus, de l’abattage de l’animal à sa consommation.
 
« J’ai commencé à penser à ce projet, raconte-t-elle, quand je travaillais au Laïka et que j’ai dû préparer un lapin qui est arrivé entier, y compris avec la tête. Il avait la taille de mon chat. »
 
Cette série, composée de photos et d’animaux naturalisés, permet de nous faire comprendre notre alimentation, selon Ève Dorais, comme « un rituel » où vivent et meurent les animaux.
 
Le rituel de la chasse, lui, est au cœur du projet photographique de Marie-Andrée Houde. Montrer l’animal mort, a-t-elle constaté, semble plus important que de le manger. Pour Annie Descôteaux, c’est un rapport d’amour-haine, ou de plaisir-dégoût, qui l’a conduite à composer une série de collages autour d’un repas de viande à la fois joli et grotesque. « Manger de la chair, c’est une drôle d’idée », crache-t-elle, aussi troublée qu’amusée.
 
Visiter Les mangeurs risque de nous mettre dans le même état. Ève Katinoglou ne s’en cache pas. « Avec les thèmes de la mort et de la nourriture, on rejoint les gens dans leurs profonds intérieurs. On n’est pas dans les grands discours théoriques, mais dans quelque chose de physique, de viscéral. »
 
Collaborateur

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Les choix des commissaires

Ève Katinoglou
« Tout ce qui a trait au corps me fait vraiment réfléchir. Le corps qui dépérit, les œuvres très physiques… C’est pourquoi j’aime beaucoup le projet de Chantal Durand. On y retrouve la peur de devenir soi-même viande. » Originaire de Saint-Basile-le-Grand, Chantal Durand présente deux œuvres, Sans titre (caviar, sucre noir et poudre de riz), créée pour Orange 2012, et Sans titre (silicone et gras), de 2010. Ce sont deux pièces bien distinctes, mais complémentaires, selon l’artiste aujourd’hui basée à Montréal. « L’une est solennelle, parle de luxe, mais c’est lugubre, dit-elle. L’autre traite du poids de notre corps. On le traîne et on essaie de l’oublier. » Miniatures fragiles dans un cas, masse moelleuse dans l’autre, les deux propositions sont des « corps qui contiennent ce que l’on ne voit jamais », souligne l’artiste.
 
Ève Dorais
« Je suis très intriguée par ce qu’a soumis Chih-Chien Wang. Il a fait une grande recherche documentaire et s’est lancé un beau défi, quelque chose d’anthropologique, très fort, avec un contenu moins esthétisant qu’à son habitude, plus tragique. » Établi à Montréal depuis dix ans, Chih-Chien Wang porte en lui, et dans sa pratique autour de l’intime et du quotidien, tout le bagage culturel de ses origines taïwanaises. L’œuvre créée pour Orange 2012, Pain is the Surface of our Exchange, comprend une vidéo, des photos et une installation performative avec public. Elle est inspirée d’un rituel chinois pratiqué il y a plusieurs siècles qui incitait à consommer de la chair d’enfant pour soigner un malade.
 
Véronique Grenier
« C’est difficile de choisir un seul projet. J’apprécie ceux qui proposent des relations complexes comme les paysages d’Alexis Lavoie, l’installation de Sandra Lachance ou la série autour des animaux de la ferme d’Alessandra Sanguinetti. » Les tableaux du Montréalais Alexis Lavoie lui ont permis en 2010 de gagner le concours RBC de peinture canadienne. À Saint-Hyacinthe, il exposera des extraits de la série Découpe, où s’entremêlent des carcasses d’hommes et de porcs. D’Alessandra Sanguinetti, New-Yorkaise formée en Argentine, ce sont six photographies qui font le voyage. Elles proviennent de sa série On the Sixth Day, dans lequel l’artiste adopte le point de vue de l’animal juste avant ou après son abattage.