L’idiot et son double

The Donkey, 2010. Tirage photographique Lambda contre-collé sur plexiglas.
Photo: Milutin Gubash/Galerie Joyce Yahouda The Donkey, 2010. Tirage photographique Lambda contre-collé sur plexiglas.

Comme le veut la formule de la sitcom qu’il s’est appropriée pour sa série de vidéos Born Rich Getting Poorer, Milutin Gubash a fait des adeptes de son travail. C’est cette série que la galerie Joyce Yahouda présente dans son intégralité, donnant enfin à voir ensemble les cinq épisodes existants. L’épisode 6, lui, encore inédit, fera l’objet d’une projection spéciale à la fin du mois. Amorcée en 2008, l’oeuvre met en scène les aventures de l’artiste alors qu’il est à la poursuite de ses origines. Né en Serbie, Gubash a vécu à Kingston et à Calgary avant de s’installer au Québec en 2005.

D’épisode en épisode, la série fait mouche, tablant sur les codes familiers de la comédie légère. Plus qu’une simple reproduction du genre, l’oeuvre s’avère un objet hybride, qui se fait autocritique de sa forme et qui entremêle aussi les codes de la biographie et de l’autoportrait. Sur fond de rires en canne et de musique tzigane, les émissions s’avèrent en effet des structures narratives complexes qui ont pour théâtre le cadre de vie réel de l’artiste avec les membres de sa famille.


L’intrigue se forme autour de la figure du père et du grand-père, et même autour d’un peintre naïf de Novi Sad, en Serbie, Emerik Fejes. C’est, bien sûr, de lui-même que l’artiste est d’abord en quête. Le choix d’implanter l’histoire dans sa vie de tous les jours inscrit la démarche dans un désir de vérité qui est rapidement contrarié par les simulations et la mise en scène, des artifices volontairement dévoilés. Il importe peu ici de départager la fiction du réel ; la recherche de soi et l’affirmation de son identité passent, déduit-on, par le truchement d’un récit forcément construit.


L’épisode 5 se distingue en ce qu’il introduit l’image de l’atelier et de l’artiste au travail. Les épisodes précédents fournissaient une image de l’artiste dans son rôle de père, de conjoint et de fils, alors qu’il est occupé dans ses activités quotidiennes. Hormis une incursion dans l’épisode 4 (il fait la présentation publique de son exposition), tout concourt à le montrer dans des situations d’incompétence et de maladresse visant à faire rire. Gubash incarne ainsi pleinement la figure de l’idiot que d’autres avant lui ont explorée en art (Dada, Pierrick Sorin).


Avec des mises en abyme de l’oeuvre et des situations faisant directement allusion à l’art, l’épisode 5 ramène à l’avant-plan le processus d’invention de soi que l’artiste poursuit avec son oeuvre, faisant de sa vie le ferment de sa création. En parallèle avec l’exposition rétrospective que lui réserve cet automne le Musée d’art de Joliette - une cinquième, et différente, rétrospective à voir le jour sur son travail au Canada cette année -, celle chez Joyce Yahouda se concentre justement sur sa pratique de l’autofiction.


En plus des vidéos, l’exposition comprend des autoportraits photographiques qui montrent, par exemple, l’artiste jouant l’âne ou en face à face avec lui-même, en train de se consoler. Une photo de voyage tranche avec le reste, prise alors qu’il avait 16 ans. Milutin Gubash a décrété après coup qu’il s’agissait là de sa première oeuvre. C’est un autre élément de sa vie personnelle qui rejoint désormais son corpus artistique, confondant ainsi encore davantage le réel et la fiction.


 

Collaboratrice