Peinture actuelle au Musée régional de Rimouski

Pour son exposition, l’artiste David Lafrance a déployé son univers foisonnant, enrichi de sculptures et d’éléments sonores où les toiles représentent des paysages luxuriants.
Photo: Karine Gagné Pour son exposition, l’artiste David Lafrance a déployé son univers foisonnant, enrichi de sculptures et d’éléments sonores où les toiles représentent des paysages luxuriants.

Le Musée régional de Rimouski (MRR) fait la part belle à la peinture cet été avec deux expositions qui défendent des aspects très actuels de la pratique picturale. C’est le cas de David Lafrance qui, pour sa première exposition muséale, présente ses tableaux dans un ensemble scénographié incluant sculptures et bande sonore. Cette installation inédite est si remarquable qu’elle éclipse l’autre exposition, pourtant dédiée au travail d’un routier d’expérience, le peintre David Elliot.

David Elliot peint en effet depuis le milieu des années 1970. L’artiste a défini au cours des années un langage visuel parent avec le pop art, qui a la particularité de reposer sur l’emploi des fragments d’images agrandis que l’artiste assemble sur de grandes toiles. Marquée également par l’usage de couleurs toniques et la présence de motifs récurrents, cette manière s’est avérée relativement constante et finement maîtrisée, donnant parfois l’impression d’une production figée. Il n’en demeure pas moins que l’artiste a su donner au fil du temps des impulsions nouvelles à son travail, comme en témoigne cette exposition que le commissaire Bernard Lamarche a concentrée sur les cinq dernières années.


Elle coïncide avec le moment où David Elliot a modifié la composition générale de ses toiles en situant ses motifs dans une boîte, illusoire il va s’en dire. Chaque toile se présente ainsi comme une boîte ouverte frontalement, perpendiculaire au plan du tableau, offrant à la vue divers motifs. L’artiste s’ingénie à les peindre de manière à suggérer qu’il s’agit de fragments d’images découpés de provenances diverses, qui auraient ensuite été collés sur la surface. La boîte en arrière-plan campe quant à elle un espace tridimensionnel qui, grâce aux jeux d’ombres portées, accentue les tensions entre la planéité des motifs et la profondeur factice du contenant représenté.


David Elliot exploite ainsi pleinement la filière illusionniste de la peinture, pour laquelle les techniques de la perspective et du trompe-l’oeil sont constamment de mise. En même temps, les motifs peints présentent les caractéristiques d’une imagerie beaucoup plus hétérogène, découlant sans doute de la photographie, de l’imprimé et de l’illustration. Les boîtes seraient le réceptacle accueillant des morceaux épars, fruit d’une collecte imaginaire de l’artiste qui compose finalement de petits théâtres où s’animent les objets. Plusieurs oeuvres souscrivent au genre de la nature morte, évocateur de la mort, mais toutes ont cette froideur silencieuse qui alimente leur mystère, un aspect de la peinture métaphysique chez Elliot que le commissaire Lamarche a judicieusement souligné avec cette exposition.

 

Chaude était la nuit


Un registre différent attend le visiteur à l’étage supérieur avec l’exposition de David Lafrance. La conservatrice en art contemporain Andréanne Roy lui a en quelque sorte donné carte blanche, jouant d’audace pour ce projet de commissaire, le premier depuis son entrée en fonction au musée en mars dernier. L’artiste a pleinement saisi l’invitation en déployant son univers foisonnant, enrichi ici de sculptures et d’éléments sonores. À partir d’une palette chromatique séduisante à dominante de bleus et de verts, ses toiles représentent des paysages luxuriants où fourmillent les détails. Il est difficile de situer dans le réel les territoires peints par l’artiste, qui imagine plutôt des jardins paradisiaques, truffés de plantes mirifiques, d’urnes décoratives et de corbeilles de fruits.


En apparence sauvage, la nature dépeinte par l’artiste est pourtant marquée par la culture, car on la devine façonnée par l’humain, qui l’a aménagée, jardinée et habitée. Il reste que la facture naïve de la touche et les motifs de masques primitifs cherchent à donner une impression d’exotisme à l’ensemble. Les paysages se révèlent alors être des contrées éloignées adoptant parfois des traits humains qui leur insufflent une présence quasi magique ; le ciel, par exemple, arbore un collier de billes alors que, ici et là, une bouche, un oeil ou un nez esquissent d’étranges visages à même les végétaux.


De tendance animiste, les peintures donnent à voir une nature en train de conspirer. À tout le moins, c’est l’impression donnée par l’éclairage dramatique de la salle et la bande sonore qui fait entendre des criquets et des sons d’ambiance échantillonnés. Cet élément sonore, créé par Lafrance qui est aussi musicien, se veut une parfaite extension des peintures, qui prolongent ainsi leurs ram ifications jusque dans l’espace, saisissant le spectateur. Les sculptures, quant à elles, entrent aussi en cohésion avec l’ensemble, mais elles en font ressortir la part sombre et inquiétante. La touche si singulière à l’artiste, qui parvient à faire scintiller la surface en la criblant de traits courts lumineux, tels des bijoux, recherche également l’effet de saleté et les coulures négligées.


En y regardant bien, donc, la féerie s’évapore de ces paysages idylliques. Les sculptures ramènent ce caractère brut, souillé et menaçant à l’avant-plan. La nature y est mise en boîte, aménagée comme à la ville et tout en bois sculpté. Parmi les feuilles et les branches, le regard déniche des mégots de cigarette, des bouteilles et un restant de pizza qui, en bois, n’ont rien de vrai. Cette contemporanéité urbaine fait contraste avec les toiles et leur filiation avec la peinture symboliste du xixe siècle, visible dans les auras de lumière et les motifs surnaturels qui y sont peints. C’est à la faveur de la nuit, nous convainc l’installation de Lafrance, que l’onirisme et les fêtes débridées trouvent finalement un espace commun d’expression.


 

Collaboratrice