Savoir recevoir et refuser un don d’art

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	Le milieu des arts a dénoncé l’absence de plan d’intégration au Parc olympique.</div>
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
Le milieu des arts a dénoncé l’absence de plan d’intégration au Parc olympique.

À la suite des protestations du milieu des arts visuels, la monumentale sculpture Recevoir d’André Desjardins ne nichera finalement pas sur l’esplanade du Parc olympique de Montréal. Ce retour raté de l’art au Parc olympique soulève des questions sur l’art public, sur le côté sombre du mécénat, sur la marchandisation de l’art et sur la portée limitée du ministère de la Culture.

 

Après une semaine de déclarations contradictoires aux médias, ce ne sera finalement pas en 2013, à moins d’un énième revirement, qu’on verra le retour de l’art public au Parc olympique de Montréal. Résumons : le ministère du Tourisme et le Parc olympique annonçaient fièrement le 10 juillet un don de la californienne Academy of Fine Art Foundation. La sculpture Recevoir, un bronze représentant une femme de 3,7 mètres pensé par le peintre et sculpteur André Desjardins, estimé à 1,1 million de dollars par ses donateurs, nicherait dès 2013 sur l’espace bétonné de l’esplanade. Un lieu fort symbolique : c’est là que La joute de Riopelle était installée, avant son déménagement de 2003 au Quartier international.
 

Au lieu de se réjouir, le milieu des arts visuels n’a pas tardé à protester avec force lettres et pétitions. Ce processus d’insertion d’une œuvre sur une place publique, sans avis de spécialistes, a fait tiquer. Il nie, selon ses détracteurs, les acquis de 50 ans d’intervention en art public au Québec. Premier constat et première déception : en dehors de la politique dite du 1 % d’intégration des arts à l’architecture, le ministère de la Culture n’a aucune portée et aucun pouvoir, même sur les décisions purement artistiques des autres ministères. Le ministère du Tourisme avait donc le droit, et l’a fait amplement savoir, d’agir comme bon lui semblait et, dans ce cas de figure, comme l’aurait fait une entreprise privée plutôt qu’une société d’État. La controverse, finalement, a poussé l’Academy of Fine Art à retirer son don.
 

« La face de l’esplanade est en train de changer ; on en est très fiers, a précisé en entrevue le conseiller en communications du Parc olympique, Christian Gagnon. On a accepté ce don, cette statue, parce qu’on avait le droit de le faire. Ce qu’on dit depuis le début, ce que David Heurtel [p.-d.g. du Parc olympique] disait également, c’est qu’on souhaitait le retour de l’art visuel. Peu importe la forme que cet art-là va prendre. » Ah ? On pourrait donc, sous cette bannière philosophique, envisager un stade olympique rose nanane, tapissé des clowns de Muriel Millard ou orné d’une sculpture de vieux pneus en feu. Le Parc olympique a le droit, donc. Mais la compétence ? Et le devoir du choix éthique en tant que société d’État ?
 

Pourquoi avoir accepté sans conditions le don de cette sculpture ? « Parce qu’on nous l’a donnée. » Pourtant, tous les établissements muséaux — Musée des beaux-arts, Musée d’art contemporain, Bureau d’art public de Montréal — encadrent la réception de dons. Règles esthétiques, d’aménagement, d’intégration et de financement guident les comités d’évaluation, qui refusent, chaque année, plusieurs offres de particulier. On peut questionner aussi l’allant du Parc olympique, prêt à investir 50 000 $ dans le transport de l’œuvre de la Californie, où elle aurait été coulée, alors que la Fonderie d’art d’Inverness, beaucoup plus près, possède l’expertise pour faire le même boulot à moindre coût. Et made in Québec.
 

Le milieu des arts a dénoncé, dans l’élan, la marchandisation de l’art et l’utilisation d’un espace public à des fins de spéculation. Penchons-nous sur ce don : l’artiste André Desjardins signe en 2008 un important contrat de dix ans avec Masterpiece Publishing, une agence de Californie pour artistes visuels. Comme toutes les agences du monde, qui fonctionnent au pourcentage des ventes, celle-ci a tout avantage à faire monter la valeur de ses artistes. Quand on sait que l’Academy of Fine Art Foundation, le donateur, a été fondée grâce à un don substantiel de Masterpiece Publishing, on peut douter de la pureté philanthropique du don fait au Parc olympique. Car la valeur et le CV de Desjardins acquerraient une plus-value si celui-ci avait une œuvre en ce lieu, surtout suivant celle de Riopelle. 
 

En acceptant Recevoir sans consultations préalables, le Parc olympique a nié son propre précédent. « On avait le droit de le faire », répète Christian Gagnon. En 1974, quand Jean-Paul Riopelle, en pleine carrière ascendante, pense poser là La joute, la ramenant, critiques à l’appui, d’une expo au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Jean-Paul L’Allier, à la tête du ministère des Affaires culturelles, s’en mêle, exigeant que la pièce soit évaluée. Malgré le fait que le ministère du Tourisme est indépendant de celui de la Culture — ou des Affaires culturelles, selon l’époque —, c’est alors un comité de spécialistes, mené par le Musée d’art contemporain, qui avait jaugé et accepté l’œuvre. Aujourd’hui, le ministère du Tourisme aurait pu faire appel, malgré « son droit » de ne pas le faire, à l’expertise du ministère de la Culture, ou du Bureau d’art public de Montréal en place depuis 23 ans.
 

« Tous les grands parcs urbains de ce monde qui se respectent, comme le Millenium Park [de Chicago], ont de l’art visuel », poursuit M. Gagnon, pour le Parc olympique. Cet exemple, comme celui du Central Park de New York, est revenu à plusieurs reprises dans la bouche du p.-d.g. David Heurtel. Pourtant, ces deux parcs ont des plans d’intégration de l’art très serré qui incluent des consultations citoyennes ou le recours à une commission artistique indépendante. Parfois les deux. Le Parc olympique semble ici aspirer à des fins sans prendre les moyens qui assureraient, artistiquement du moins, la grandeur de ses visées.
 

« On en appelle depuis des années à plus de mécénat au Québec. Ce dossier a l’avantage de nous dévoiler le côté sombre de cette médaille », a indiqué une source proche du milieu des collectionneurs qui a voulu garder l’anonymat. Elle souligne l’importance d’instaurer des balises pour que ce genre de situation, typique du marché de l’art états-unien, ne puisse se reproduire. « Ça va se produire de plus en plus souvent », a-t-elle ajouté. Faudrait-il, pour prévenir le coup, élargir le champ d’action du ministère de la Culture ?
 

À ce jour, aucune réponse du ministère de la Culture ou du ministère du Tourisme n’a été donnée pour répondre aux lettres et inquiétudes du milieu des arts visuels. Pour sa part, Le Devoir n’a pas réussi à joindre l’Academy of Fine Art Foundation.