La reine aux Foufounes électriques - Sa Majesté devient sujet

Ma’am, de Marie-Claude Marquis. L’exposition God Save the Queen !! est présentée aux Foufounes électriques, à Montréal, jusqu’à la fin juillet.
Photo: Décover Ma’am, de Marie-Claude Marquis. L’exposition God Save the Queen !! est présentée aux Foufounes électriques, à Montréal, jusqu’à la fin juillet.

La claque en pleine face a laissé une trace : celle d’une main, imprimée discrètement sur le visage de la reine. Sa couronne, en déséquilibre sur le crâne royal à la suite de la force de l’impact, est retenue par ses cheveux gris, son regard est vague et son sourire édenté. Un titre étonnant dans les circonstances résume la scène : Touchez pas à la reine !

« C’est une de mes toiles préférées, commente Cédric Taillon debout devant l’acte de résistance pictural. On est ici en face d’une oeuvre forte de l’artiste Jean Chainey que l’on ne pourrait pas voir exposée n’importe où dans le monde, si ce n’est dans les pays qui ont un petit quelque chose contre la reine », ajoute le jeune commissaire de l’exposition God Save the Queen !! qui, jusqu’à la fin du mois de juillet, a décidé de suspendre son irrévérence à la vue de tous, sur les murs de l’institution montréalaise Les Foufounes électriques - bar, salle de spectacle et lieu de diffusion de l’art contemporain, surtout quand il est dans la marge.

 

60 oeuvres pour 60 ans de règne


Orchestré par le magazine Décover, ce projet, qui fait l’objet d’un numéro spécial de cette publication versée dans la promotion de l’art visuel, réunit entre les mêmes murs 60 artistes contemporains qui, par l’entremise de 60 oeuvres, ont décidé de rendre hommage à Elizabeth II à l’occasion du jubilé de diamant qui vient souligner ses 60 ans de règne. Une implacable loi des chiffres appliquée avec un sourire plus qu’en coin.


« L’idée est venue de Michel Pedneault [vieux routier de l’art visuel au Québec et fondateur des Foufounes], qui a réussi à mobiliser tous ces artistes autour de ce projet, mais également à canaliser leur force créatrice pour dénoncer la passion démesurée de Stephen Harper pour la reine tout comme l’affront des conservateurs fait récemment à un des plus grands artistes du Québec, Alfred Pellan ».


Affront. Pellan. On revient un instant sur les raisons de cette colère qui a pris forme quelque part en avril 2011. Le gouvernement fédéral décide alors de décrocher des murs du foyer du ministère des Affaires étrangères à Ottawa deux immenses toiles du célèbre peintre muraliste - Canada Ouest et Canada Est - pour les remplacer par… de tout aussi grands portraits de la souveraine. Ottawa a même songé, sept mois plus tard, à liquider ces oeuvres patrimoniales lors d’une vente aux enchères, mais a fait machine arrière au début de l’année pour ne pas alimenter davantage la vague de mécontentement en provenance du Québec.


N’empêche, le mal était fait. Il s’exprime d’ailleurs sur la toile de Martin Traversy, un sans-titre pastichant la reine en pin-up, dans les deux photomontages d’Armand Vaillancourt - Je t’aime comme de la crème ma belle et De belles musulmanes -, ou encore dans la sublime composition de Marie-Claude Marquis, une huile sur toile intitulée Ma’am et qui expose la « p’tite madame », avec un joli chapeau en forme de gâteau d’anniversaire, comme perdue dans une tasse de thé.


« Après avoir mis au grenier un tableau de Pellan pour le remplacer par un portrait de la reine d’Angleterre, après que le gouvernement conservateur eut coupé dans le budget consacré aux arts et dépensé à rebaptiser la marine canadienne en marine royale, après [que la reine se fut fait] promener en limousine pour participer à des cocktails aux frais de l’État, résume Michel Pedneault, en guise d’introduction au catalogue de l’exposition, nous nous sommes dit : “ Harper, t’en veux des portraits de la reine, ben en v’la ! ” ». Et bien sûr, Zylon, Yves Auclair, Sophie Wilkins, Yvon Goulet, François Escamel, Steve Levesque, qui ont répondu à l’appel, ou encore Le Bonnard, qui avec son Prétendant fait marcher l’héritière au bras d’un dandy britannique avec une tête de poulpe, semblent du même avis.


Une invitation à Stephen Harper


« Toute cette exposition a été montée très vite, parfois avec beaucoup d’efforts pour joindre des vieux de la vieille dans leur campagne, loin de la ville et sans Internet », explique en souriant M. Taillon qui se prépare à envoyer une invitation à Stephen Harper pour l’inciter à venir nourrir son amour de la reine en se frottant à cette expo. « Au final, nous sommes très contents du résultat. » Un résultat en forme de crime artistique de lèse-majesté que le jeune commissaire espère promener ailleurs sur Terre, au bénéfice de tous.


« Des discussions ont été amorcées pour que cette exposition trouve sa place ailleurs au Canada, mais également en Australie, en Irlande, en Écosse et peut-être même dans une petite galerie de Londres », ville qui présente en ce moment une exposition de 150 toiles lustrant et magnifiant la souveraine à l’occasion de son jubilé. Et bien sûr, dans cet environnement plutôt complaisant, la toile d’Annick Therrien, qui montre la reine passant le balai, ou celle de Xavier Landry où elle mange un pudding avec de l’aide, méritent une place, puisqu’en criant la colère des artistes, elles finissent par rendre la dame un peu plus humaine.

2 commentaires
  • Martial cheri - Inscrit 12 juillet 2012 07 h 22

    Pfftttt!!

    God shave the Queen

  • Yves Claudé - Inscrit 12 juillet 2012 17 h 17

    Les “Foufs” : temple de l’esprit libertaire !

    Ayant quelque peu mis à mal sa légende et son passé hardcore, punks et skins unis contre le fascisme, etc., au profit d’une certaine branchitude (sic), il est heureux de constater que les “Foufs” restent quand même le temple de l’esprit libertaire ! Le “Gros Michel”, dont la mémoire de sympathique biker antifasciste hante toujours les lieux, doit bien apprécier cette jubilante exposition…

    Yves Claudé