Entre vide et matières omniprésentes

La Courte-pointe monumentale de Philippe Allard et Justin Duchesneau accueille les visiteurs à l’entrée de la Fonderie Darling.
Photo: Guy L’Heureux La Courte-pointe monumentale de Philippe Allard et Justin Duchesneau accueille les visiteurs à l’entrée de la Fonderie Darling.

Trois projets — sculptures ou installations — sont à l’affiche cet été à la Fonderie Darling. De nature fort différente, les trois négocient avec une certaine idée du vide. Les images en négatif, récipients troués et poutres sans fonction qui animent l’un ou l’autre des univers reposent néanmoins sur la présence de matériaux, parfois très visibles, très présents.

Avant même d’entrer dans le bâtiment, la Courte-pointe de Philippe Allard et Justin Duchesneau joue avec l’immensité du plein air de manière audacieuse. Monumentale, la structure multicolore et carrelée fonctionne aussi, selon la volonté de ce duo artiste et architecte, comme une miniature. Le titre le dit : il s’agit d’une couette, un tissage maison qui semble fabriqué par un artisan géant.

 

À l’abri


L’assemblage, parce que c’en est un, est pourtant fait de caisses de lait en plastique plutôt que de fils de laine. Il repose à la verticale sur une partie de la façade de la Fonderie. Son apparence plate et lisse s’estompe dès qu’on s’en approche. La courtepointe devient un véritable abri, une architecture sous laquelle on doit passer pour entrer dans le bâtiment.


Allard et Duchesneau avaient occupé en 2009 le bassin de la Place des Arts avec un ensemble de barils en forme d’arc-en-ciel. Ludique et ornemental, basé sur le noble recyclage d’objets industriels, leur art frôle l’insignifiance, celle qui accompagne les oeuvres design, de plus en plus présentes dans l’espace urbain, comme celles qu’on voit depuis quelques étés sur l’esplanade de la station du métro Mont-Royal.


Courte-pointe est au-dessus de ces propositions spectaculaires faites pour épater. Sa paroi percée fonctionne comme un vitrail. Elle laisse percer suffisamment de lumière pour jouer son rôle architectural. L’oeuvre commente, en toute subtilité, cette soif de construction dont les villes, Montréal y comprise, sont incapables de se rassasier.


La grande salle de la Fonderie Darling pose un beau défi que Guillaume La Brie relève avec Les oeuvres qui n’étaient pas là. Lui aussi joue de la perception. C’est avec raison que la visite doit commencer par le milieu de la pièce : le jeu d’ombres, bien manié par l’éclairage des néons et naturel, ne serait pas possible autrement.


Scénographie


Guillaume La Brie n’est pas metteur en scène, mais sculpteur, dans une tradition pure, celle qui lui fait couper, tailler et modeler le bois. Mais le natif de Saint-Hyacinthe est aussi animé d’un sens de la scénographie. Un de ses projets, en 2006-2007, Les envahisseurs de l’espace, se vivait comme un véritable théâtre du chaos.


Pour Les oeuvres qui n’étaient pas là, La Brie joue entre l’illusion, la mémoire et l’accumulation. Il marie les époques, manie le « choc des cultures ». Deux seuls éléments, l’un d’une puissance verticale, l’autre accroché très haut sur un mur, ont été disposés à bonne distance l’un de l’autre. Chacun est composé de son mobilier, que l’artiste détourne et à partir duquel il a créé, dans le vide, en négatif, deux silhouettes.


L’artiste est connu pour ses oeuvres massives, ses structures brutes sans identité ou alors ses objets très reconnaissables, des chaises par exemple. Cette fois, il s’est tourné vers la tradition statuaire, en s’appuyant sur le motif du socle et du personnage historique, ici George Washington. Il semble lancer un salut à Pierre Ayot, dont les structures monumentales étaient un condensé d’histoire de l’art et de trompe-l’oeil.


Chez La Brie, rien n’est visible au premier regard et les apparences nous trompent. Ce qui fascine. Et le meilleur ici, comme c’est souvent le cas dans cette vaste salle, vient du fait qu’elle n’est occupée qu’avec parcimonie.


Le troisième artiste, Jon Knowles, puise pour son projet Mixed Misuse dans le faux-semblant et étale une trentaine de poutres en acier, tirées en apparence des ateliers mêmes de la Fonderie.


Knowles, qui était de la première cuvée de la Triennale québécoise en 2008, travaille l’accumulation, voire la collection, de manière minimaliste. Ici, il suggère que tout s’imbrique, s’alimente de son entourage, autant une communauté vivant sous un même toit qu’un lieu comme la Fonderie, qui milite pour la sauvegarde de son quartier.


Au final, malgré tout, l’expo déroute. Et bien qu’elle finisse par faire sourire à la découverte de tous ces faux végétaux laissés autour des poutres, on reste sur notre faim.