Drôle, mais pas juste pour rire

La position du missionnaire, 2011, Chloé Lefebvre
Photo: Maison de la culture de Côte-des-Neiges La position du missionnaire, 2011, Chloé Lefebvre

Le méchant singe en rut que Georges Brassens libérait de sa cage dans Le gorille s’est multiplié. Désormais, il incarne plusieurs de nos démons dans Gare aux gorilles, l’exposition estivale de la maison de la culture Côte-des-Neiges. Ils ne sont pas si terrifiants, cependant. Car ils visent à nous faire rire, comme dans une bonne satire à la Brassens.

L’expo réunit les oeuvres de cinq artistes et s’annonce comme « une réflexion sur la présence de l’humour dans l’art actuel ». La sélection du commissaire Robert Dufour ne nous fera quand même pas tordre de rire. Tout est dans la subtilité, et parfois on sourit plus que l’on ne s’esclaffe. Et à l’occasion, le malaise prend le dessus.


Karine Payette travaille ses photos et installations par le choc des contrastes. Dans Anxiété de séparation, la gueule ouverte d’un coyote naturalisé est remplie de plumes blanches, celles du coussin éventré déposé pas tellement loin de la bête. La mise en scène de cette destruction déroute au point où l’on réévalue constamment notre interprétation. En animal domestique, le coyote n’est-il pas le plus vulnérable ? L’individu caché sous un lit dans la photo Nid de Francine Gauthier pousse le risible de la situation à un état semblable de malheur.


Caricature sociale


La caricature sociale prend davantage forme dans le travail mêlant photo, vidéo, performance et théâtre de Daniel Olson. C’est avec raison que le commissaire fait débuter le parcours avec deux de ses oeuvres. Dans The Mad Hatter, titre qui pourrait se traduire par « fou à lier » ou « bizarre », Olson personnifie un clown équilibriste, coiffé d’une tour de chapeaux, cet accessoire indissociable de sa pratique.


La mise en scène fait très spectacle, avec son néon, sa toile de fond et sa vue légèrement en contre-plongée, comme venant d’en bas d’une scène. Mais ce chapelier (hatter) au physique de Stan Laurel semble bien seul, même pas un Oliver Hardy pour lui tenir compagnie.


Les références à l’histoire culturelle, Daniel Olson les multiplie d’une fois à l’autre. Dans Breakaway, il reproduit One and Three Chairs, photo fétiche de l’artiste conceptuel Joseph Kosuth. Espiègle, Olson propose un subterfuge plutôt qu’une simple copie, malgré les apparences. D’abord, l’image fixe de Kosuth devient ici oeuvre audio-vidéo, avec une finale fracassante. Puis, l’un des trois degrés de cette chaise, soit sa signification mentale tirée d’un dictionnaire, a été trafiqué pour faire place à la définition française du vocable « chair ». L’astuce langagière donne à l’oeuvre tout son sens, sa nature faussement ferme et inébranlable. Les icônes peuvent aussi s’écrouler.


Les trois autres artistes naviguent dans les mêmes eaux très à la mode du recyclage de la culture populaire destiné à critiquer la société de consommation. Éric Cardinal, avec ses moulages, sape des figures féeriques, Noémie Da Silva réintroduit des tracts commerciaux à l’éthique douteuse, alors que Chloé Lefebvre détourne des objets du quotidien.


Les gorilles hantent nos esprits. Gare à ceux qui osent tout remettre en question, à l’instar de celui qui fabrique des avions en papier avec les diplômes obtenus depuis l’école secondaire — l’oeuvre Sky Is the Limit, de Chloé Lefebvre. La loi et l’ordre devraient nous en préserver, n’est-ce pas, Monsieur le Premier Ministre ?


 

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