Entre propagande étudiante et art révolutionnaire

La raison d'être du collectif ARTUNG! est de combattre la propagande commerciale qu’est la publicité. Ses affiches souvent dénuées de slogan laissent s’exprimer le carré rouge.
Photo: ARTUNG! La raison d'être du collectif ARTUNG! est de combattre la propagande commerciale qu’est la publicité. Ses affiches souvent dénuées de slogan laissent s’exprimer le carré rouge.

Le peintre anonyme d’ArtAct QC et ses peintures numériques anti-establishment ; l’École de la montagne rouge, véritable usine à pancartes pour les manifestations nationales; le collectif ARTUNG !, qui remplace des panneaux publicitaires de Montréal par des représentations stylisées du carré rouge ; loin de l’ombre des galeries d’art, ces peintres et designers sont au service du mouvement étudiant qui leur a donné une raison d’être artistique.

ArtAct QC : avec vous dans l’ombre

Dans l’anonymat de son atelier numérique, un artiste québécois mène la guerre au regard des médias de masse.


Vingt-neuf peintures créées sur tablette graphique ont été diffusées depuis le 4 mai dernier. Elles sont toutes à usage libre et ont été partagées à plus de 16 000 reprises à partir d’une page Facebook intitulée ArtAct Qc.


Peintes d’un seul souffle de colère et de pitié, elles paraissent souvent le même jour que la couverture médiatique qui les a inspirées. « Mes meilleures images sont faites très rapidement », explique le peintre en entrevue avec Le Devoir. « Je vois une vidéo qui me fait réagir, je prends cette émotion et je l’enrobe avec le sujet. »


Pourquoi le peintre tient-il à garder son identité secrète ? Crainte de profilage, de la loi 78 ? Plutôt par modestie, selon sa femme, qui l’a encouragé vers l’art activiste et qui a mis en place la plateforme de diffusion. Ces images « n’existeraient pas sans les militants qui les inspirent et eux ne sont jamais nommés, restent dans l’ombre », écrit-elle dans un courriel. « C’est leur moment dans l’histoire, pour une fois », renchérit le peintre, qui rejette l’idée d’un vernissage public. « De toute façon, je vois ma contribution, je marche à côté d’eux. Je renoue avec un rôle de citoyen que j’avais oublié depuis longtemps. »


Jean Charest serrant un homme jusqu’au sang avec le bras de la loi 78, une rangée de cochons bloquant à deux jeunes femmes au carré rouge l’accès d’un spectacle sur la rue Crescent, hommes d’affaires et journalistes qui se lamentent devant la vitre brisée d’une banque en ignorant les manifestants matraqués par la police derrière eux ; ces peintures sont souvent d’une violence inouïe. L’une d’elles a été censurée par Facebook ; elle mettait en scène des politiciens bien connus bâillonnés et asservis par des parasites à chapeau haut-de-forme.


Quant aux textes écrits à chaud qui accompagnent chaque peinture, poivrés de sacres et autres entorses verbales, ils traduisent l’état d’esprit de l’artiste à l'œuvre. Parmi les thèmes récurrents : la corruption de l’establishment, la brutalité policière et l’aveuglement des médias à la réalité de la rue.


Malgré le (ou à cause du) caractère subversif des images, plusieurs supporters du mouvement s’y sont reconnus. En témoignent les dizaines de personnes qui se sont identifiées sur les images d’ArtAct publiées sur réseau social.


Son œuvre dénuée de droits d’auteur a été réutilisée par la cinéaste parisienne Laure Kanangel et le collectif international d’artistes, qui ont créé «Choisis ton côté», un vidéoclip diffusé vendredi. À travers l’art visuel, la chanson et le regard des médias, le clip cristallise l’imaginaire collectif du mouvement étudiant.


En plus de représenter l’expérience de la rue, le peintre espère provoquer la réflexion. En marge d’une toile où un jeune homme tient ses côtes ensanglantées de la main gauche et un drapeau fleurdelisé de la droite, le peintre pose la question maîtresse de toutes les révolutions : et après ? « Quel dénouement espèrent-ils, tous ces gens dans la rue […] ? Avons-nous un plan, une idée du monde que nous voulons habiter dans un avenir rapproché et lointain ? » Cet appel trouve écho dans le credo de l’École de la montagne rouge : « hodie mihi, cras tibi ». Aujourd’hui pour moi, demain pour toi.


La Montagne rouge


Depuis son atelier de l’UQAM, l’escouade de designers graphiques à la salopette rouge éclatante orchestre le déploiement visuel des manifestations étudiantes.


Aussitôt la grève générale illimitée déclenchée à l’UQAM le 14 février, soixante-dix créateurs se réunissent sous la bannière de l’École de la montagne rouge. Inspirés par les soixante-huitards français et l’université expérimentale Black Mountain College en Caroline du Nord, ils sont les fournisseurs officieux d’affiches revendicatrices lors des manifestations nationales.


Ils sont aussi les créateurs du cube rouge géant qui vogue sur la marée humaine, ainsi que ceux qui ont planté un carré de 16 érables rouges à la base du mont Royal lors du Jour de la terre le 22 avril dernier. «On essaie de faire des coups d’éclat visuels qui visent à embarquer les gens dans le mouvement», explique le montagnard Shayne Tupper.


Leur mission est aussi de pallier la désinformation inhérente aux réseaux sociaux et le mauvais goût de certaines affiches: «On essaie de réduire le bruit visuel en portant des messages clairs, en mettant en images la primauté du bien commun», dit Tupper.


Pour la manifestation du 22 mars, ils ont offert à la foule 2000 affiches aux slogans désormais célèbres : Le combat est avenir, L’état sauvage, et un troisième en voie de devenir un terme historique : Printemps érable.


Forts de cette réputation, ils ont été appelés par l’Office national du film du Canada et le magazine Urbania pour signer le visuel de l’essai interactif Rouge au carré, qui sera dévoilé le 22 juin.


Propagande?


L’École de la montagne rouge a été qualifiée de « centre de la propagande étudiante » (propaganda hub) par la Canadian Broadcasting Corporation (CBC). Que dire du collectif anti-publicitaire ARTUNG !, qui a remplacé, lors de deux coups d’éclat en avril et mai derniers, plus de 400 publicités par des oeuvres d’art promouvant le mouvement étudiant ?


Un message qui fait réfléchir « s’oppose à la propagande [conçue] comme un message fermé, » a indiqué au Devoir le professeur Jean-Michel Frodon, de Sciences Po École des arts politiques (SPEAP). Les deux artistes interviewés assurent que leur travail est à interpréter librement. Le peintre anonyme mentionne que son message n’est pas fixe ni fermé, puisque lui-même change d’idée à mesure que la crise progresse. Shayne Tupper rappelle l’ambiguïté et les jeux de mots des slogans de la Montagne rouge, qui servent à lancer la réflexion plutôt qu’à la clore. Quant à ARTUNG!, dont la raison d’être est de combattre cette propagande commerciale qu’est la publicité, ses affiches souvent dénuées de slogan laissent s’exprimer le carré rouge.


«Dans le cas d’un mouvement libérateur comme le Printemps d’érable», dit Frodon, «c’est le caractère incernable du mouvement lui-même, la manière dont il porte ses revendications tout en faisant souffler un vent qui les excède largement qui traverse les expressions graphiques, et leur donne, collectivement, un tout autre statut que celui de propagande.»

2 commentaires
  • Xavier Morand Bock - Inscrit 19 juin 2012 19 h 29

    Le MESRQ se prononce

    Le Mouvement des étudiants socialement responsable s'est finalement prononcé quant à l'utilisation de l'image dans le conflit étudiant. À lire, dans l'article Heureux d'un printemps érable du magazine La Chemise, au http://chemisemagazine.org/heureux-dun-printemps-e

  • Mathieu Bouchard - Inscrit 20 juin 2012 04 h 48

    censure

    La page Facebook d'Artact Qc dont vous parlez a été retirée par Facebook. Son auteur a recréé la page avec essentiellement la même information, sauf que les milliers de commentaires des gens ont été perdus. Je crois qu'il n'y a pas d'indication permettant de croire que l'ancienne page va revenir plus tard. L'utilisation d'un signet vers cette page Facebook dit « page introuvable » sans plus d'information. Faites une recherche avec le même nom dans la boîte de recherche de Facebook et vous allez trouver la nouvelle page.

    En fait, il y a trois images qui ont été retirées dans la nouvelle version, et donc, qui sont disponibles seulement sur son autre site personnel, celui en dehors de Facebook.