Expositions - Mythiques et irrationnelles mathématiques

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	data.matrix [no 1-10], 2009 de Ryoji Ikeda</div>
Photo: Ryuichi Maruo
data.matrix [no 1-10], 2009 de Ryoji Ikeda

Raffiné et précieux, le travail de l’artiste japonais Ryoji Ikeda est à classer parmi les plus rigoureux, parmi ceux qui gagnent à être observés avec attention et même avec révérence. On ne visite pas une de ses expositions, comme celle que la fondation DHC vient d’inaugurer cette semaine, à la légère. On y entre comme dans une cathédrale.

Il y a du religieux chez lui, sans le côté spirituel ou dogmatique. Sur ses installations sonores ou ses images silencieuses, toutes des œuvres lumineuses, littéralement, plane une sorte d’aura, quelque chose de mystique, d’irrationnel. Pourtant, ce sont les très raisonnées mathématiques qui inspirent l’artiste.
 
L’ordre en images

Musicien et performeur sonore, Roy Ikeda est féru des maths les plus compliquées, au point où « il est en discussion avec les chercheurs de Harvard », selon John Zeppetelli, commissaire des expos à la DHC. Son projet artistique, un dessein purement esthétique, est de traduire en images des préceptes de cette science de la quantité et de l’ordre. La première exposition monographique de l’artiste en Amérique du Nord, intitulée simplement Ryoji Ikeda, rassemble une vingtaine d’œuvres.
 
La configuration en deux bâtiments de la fondation du Vieux-Montréal a une nouvelle fois été mise à contribution. Dans l’espace dit principal, celui qui s’étend sur quatre étages, on présente des œuvres « encadrées ». L’espace satellite, à deux pas du premier, est occupé par une seule installation musicale, en trois variantes. L’expérience méditative est aussi forte d’un côté que de l’autre, bien que la manière ne soit pas la même, la seconde étant proche du spectacle.
 
On pourrait reprocher à la DHC de ne présenter qu’un seul exemple de l’art très musical de Ryoji Ikeda. Celui qui est déjà venu à Montréal dans le cadre d’Elektra et de Mutek, et qui reviendra en septembre pour une autre performance, est un véritable compositeur. Lors de l’actuelle expo, seules les trois déclinaisons du projet Datamatics — data-tron, data-matrix et data-scan — en rendent compte. Ces installations immersives, basées sur des données générées par des ordinateurs, projettent autant des images qu’elles propulsent dans l’espace une symphonie de sons.
 
Celui qui navigue sur le site Web d’Ikeda sera peut-être déçu de ne pouvoir se frotter ici avec plus d’œuvres de ce type, dont certaines de grandes dimensions rendent l’humain minuscule. Il y a pourtant, aussi, de quoi être bouleversé devant les œuvres sur papier et les « simples » boîtes lumineuses exposées dans le pavillon principal.
 
Et puis, la musique peut aussi être silencieuse, comme l’a jadis démontré John Cage. Ikeda s’est d’ailleurs inspiré du 4' 33'' du compositeur américain. Son 4' 33'', de 2010, prend la forme d’une feuille lignée et rythmée d’une séquence qui illustre chacune des secondes. Minimalisme et dépouillement, mais aussi répétition, régularité, fragmentation, toutes des notions mathématiques, se retrouvent dans cette œuvre. Elle n’ouvre pas l’expo, mais elle en est un étonnant abrégé.
 
Abstraction pure

Toute mathématique qu’elle soit, la pratique d’Ikeda ne repose pas sur la démonstration. L’artiste semble préférer le fondement abstrait de la discipline à ses explications et hypothèses. Et l’expo le lui rend bien, entre autres par l’absence totale d’indices, de cartons d’identification des œuvres, par exemple. Il est vrai que maintenant DHC propose des applications iPhone. Mais disons que le public non branché est laissé à lui-même.
 
Et c’est bien ainsi. La mathématique est un univers complexe et il ne s’agit pas ici d’expliquer ce que cette constellation d’images, cette grille si régulière ou cette série de chiffres signifient. On est dans une cathédrale, non dans un musée des sciences. On est dans l’abstraction pure, même quand on parvient à y reconnaître des signes. Savoir qu’on est devant des représentations d’ADN ou des cartes du ciel importe peu.
L’impression de faire face à des théorèmes profonds, mystiques, se vit surtout dans les salles plongées dans le noir. Au 4e étage plus qu’ailleurs, où la source de lumière provient de l’intérieur des socles ou même d’un simple néon, à la manière de Dan Flavin.
 
L’expérience est méditative, mais pas seulement. Il y a des choses à voir et, comme Ryoji Ikeda est intéressé pas le plus petit et le plus imperceptible, lui qui cherche à rejoindre l’essence, la chose la plus indivisible, il faut s’approcher de très près des œuvres. La série Systematics est à découvrir loupes à l’appui. Les très monochromes The Trascendental ou The Irrationnal, qui finissent par éblouir, sont sur des supporta très minces, si fragiles qu’ils pourraient casser, dit-on. Les réflexions existentielles de l’artiste, aussi conceptuelles et théoriques soient-elles, passent aussi par l’expérience physique et matérielle.
 
L’expo est la dernière de la Biennale internationale d’art numérique à prendre son envol. Elle en est sûrement un élément phare. Et l’une des meilleures que la DHC ait montées à ce jour.

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Collaborateur