Dix ans de ruptures


	Vue d’ensemble de l’exposition Entre des fragments de choses, d’espace et de temps à la Maison des arts de Laval
Photo: Guy L’Heureux
Vue d’ensemble de l’exposition Entre des fragments de choses, d’espace et de temps à la Maison des arts de Laval

Depuis une quinzaine d'années, Martin Désilets observe le monde, l'interprète à travers ses yeux, ou ses mains, et ne cesse de livrer des ensembles fort enrichissants. Ses peintures, dessins ou photographies, présentés toujours en série, puisent dans diverses sources, l'approche documentaire d'une part, la citation d'une autre. Peu importe la manière, l'artiste semble être doté d'une âme de poète, sensible et imaginative.

Premier bilan de la pratique de Martin Désilets, l'exposition Entre des fragments de choses, d'espace et de temps réunit neuf ensembles réalisés depuis 2001. Elle révèle son insatiable acuité pour les petits détails de la vie, ces amas de déchets ou ces traces de peinture qui deviennent chez lui des odes pleines d'ambiguïtés. Une énumération des titres donne une bonne idée de son élan poétique : Les élégies, Études pour aphorismes, Latences et crépuscules, Dictons et proverbes...

Ici, à la Maison des arts de Laval, il ne manque des exemples que de deux séries, Cabinets des surfaces et Cabinets des observations. Réalisés en 2006, ces deux groupes avaient formé avec un troisième — Cabinets des amoncellements — sa plus importante exposition jusqu'à ce jour, intitulée Le grand voyage (centre Plein sud, à Longueuil, 2007). Celle-ci avait même donné lieu à une publication plus large que le simple catalogue d'exposition, qui permettait déjà de jeter un regard d'ensemble sur la production de l'artiste.

Après Longueuil, Laval — comme s'il avait fallu souligner par là le travail en bordure de ce photographe-peintre. L'actuelle expo, amorcée en février, a été montée avec la contribution de Patrice Loubier, commissaire indépendant lui-même attiré par les arts dans les marges. Il ressort de l'accrochage un plaisir évident pour la fragmentation (d'où le titre), pour l'errance à travers sujets et motifs, pour l'accumulation presque fortuite des éléments les plus banals.

Mise à jour

Ce bilan est aussi une mise à jour. Aux côtés des séries anciennes sont exposées des séries plus récentes et inédites. C'est le cas des Fading Icons (2011-2012), qui poursuivent sur la veine non figurative,?très?graphique?et picturale, que Désilets semble privilégier depuis son expo à Plein sud.

Définies comme des «peintures photographiées», ces oeuvres tentent d'exprimer une sorte d'amour-haine envers l'héritage déjà lointain de l'abstraction géométrique — Malevitch, Modrian et, côté québécois, Molinari. Par le jeu de l'image brouillée, de l'effet de mouvement, elles acquièrent un aspect transparent et léger. Elles rompent ainsi avec les surfaces très pleines et massives auxquelles l'artiste était parvenu d'abord dans Cabinets des surfaces, puis dans Les élégies (2010), série inspirée des murs abîmés du circuit Gilles-Villeneuve de l'île Notre-Dame. La rupture, c'est ce qui anime Martin Désilets, c'est à travers elle qu'il s'est toujours réinventé.

L'exposition est à l'image de son travail. On peut autant s'attarder à la mosaïque intitulée Les agglomérations (2001-2006), un assemblage hétéroclite de vues urbaines et de détails architecturaux, que tomber au hasard de notre visite sur une image isolée. L'artiste, du moins dans sa pratique de la photographie, fonctionne ainsi. Ses déambulations en ville, à Montréal, mais aussi à Beyrouth, comme pour Les agglomérations, le mènent à porter son attention sur une variété de choses, certaines imposantes, d'autres insignifiantes.

Patrice Loubier a choisi de disperser quelques images, notamment celles extraites de Marquer le territoire - transformer l'espace. Cet ensemble, qui avait ouvert les portes du Musée d'art contemporain à Désilets en 2005 (l'expo collective Territoires urbains), se présente comme une nomenclature des interventions furtives qui surgissent ici et là dans l'espace urbain. En galerie aussi, ces interventions sont éparses et distancées, voire isolées, comme ce graffiti vaguement géométrique et à la matière dégoulinante.

Quelques ensembles gagnaient à être rapprochés, tels Les dictons et proverbes des îlets (2001) et Études pour aphorismes (2009). Ces deux groupes d'oeuvres exécutées à l'acrylique et au crayon sont portés par la même spontanéité et le même commentaire faussement simpliste que ceux de la photographie urbaine de l'artiste. Ils relèvent aussi du paysage et de l'identification à un territoire, traits caractéristiques chez Désilets.

Dans Carte particulière des îlets, sérigraphie rehaussée à l'acrylique en préambule aux Dictons..., on retrouve, en condensé, tout l'humour et la fantaisie qui parsèment l'expo. Des figures anodines (un canot perdu en mer) et les archipels aux noms les plus farfelus («Îlet de la digression continue», par exemple) relèvent sinon autant du souci pour le détail que du regard humaniste.

Les photographies intitulées Les élégies, ces «tableaux trouvés», comme le souligne Patrice Loubier, nés de l'impact des bolides de la F1, côtoient pour leur part les Fading Icons. Voilà un riche face-à-face, ou une étonnante approche à double face de la picturalité. Les premiers sont comme des images arrêtées de la vitesse, de l'exécution d'un geste; les seconds, comme la gestualité d'un modèle qui a pourtant fait école pour sa non-expressivité — le «carré noir sur fond blanc» est-il en voie d'extinction?

Le commissaire résume bien la force de cette signature: «Dans un esprit ludique, Martin Désilets amène à se rencontrer deux grands récits antagonistes de l'art du 20e siècle: la réflexion de la peinture sur elle-même ayant marqué le développement de l'abstraction et l'ouverture au non-art par le biais du ready-made et de la photographie.»

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Collaborateur du Devoir

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